Dans ses mémoires, le grand reporter Jean-Pierre Richardot explique pourquoi la presse de province était plus lue que les grands quotidiens de la capitale


Dans son dernier livre, Jean-Pierre Richardot a gardé toute la fraîcheur de ses vingt ans, lorsqu’il commençait à sillonner la planète, en ses zones turbulentes, l’Indochine, l’Algérie.

Farouche protestant des Cévennes, le baroudeur journaliste, bientôt fringant nonagénaire, jette un regard à la fois tendre et sévère sur la terre qui le vit naître et où il construisit sa carrière. Les heures sombres de l’occupation, l’évocation des hauts faits de la résistance. Adolescent, Richardot passa de longs mois en Suisse dont il garde un souvenir lumineux. Ce grand escogriffe aux allures de gentleman dégingandé n’a rien d’un ingrat et le montre tout au long de chapitres où il rend hommage aux titres de la grande époque du journalisme romand, le Journal de Genève, notamment, qui eurent recours à ses talents de reporter au long cours. Des qualités que les patrons de presse savaient alors reconnaître d’instinct.

Tiré du chapitre intitulé « Reportage très dangereux en Tunisie », le passage de son livre que nous publions rend hommage à Pierre-René Wolf, l’âme de «Paris Normandie ». C.

Je le redis: j’ai eu de la chance d’être aidé et soutenu en 1953 par le patron de « Paris-Normandie », le grand journal normand de Rouen. Cet organe quotidien de presse était diffusé dans les deux Normandie (la haute et la Basse Normandie), de Caen à Dieppe et tout au long de la Seine, jusqu’aux portes de Paris, jusqu’à Mantes-la-Jolie, cité normande et véritable banlieue parisienne.

Pierre-René Wolf était parfaitement conscient de la puissance qu’il avait en main avec son journal. Les quotidiens à l’époque étaient beaucoup plus lus qu’aujourd’hui. Et la presse de province arrivait, par ses tirages, largement en tête avant la presse parisienne quotidienne. Le journal de France le plus répandu était alors « Ouest-France » qui atteignait 600 000 exemplaires vendus par jour. A l’époque, « Le Monde » atteignait quant à lui 150 000 exemplaires.

« Paris-Normandie » était entre-deux. Mais je ne sais pas exactement combien. J’ai cherché et je n’ai pas trouvé.

Pierre-René Wolf était une plume de qualité, respectée. Chaque jour, ou peu s’en faut, il était cité dans les revues de presse quotidienne et à la radio. Cette dernière possédait alors une bonne partie de l’influence politique et culturelle de la télévision d’aujourd’hui.

C’était vraiment une autre époque: un éditorialiste comme Pierre-René Wolf n’était pas du tout « un journaliste de province » venant après les ténors de Paris. Il était en réalité aussi influent que les grands éditorialistes de la capitale. Il était leur égal. Les ministres en place lisaient « Paris-Normandie » comme ils lisaient « Ouest-France » ou les «Dernières nouvelles d’Alsace», ou d’autres régionaux.

Les articles que j’ai écrits sur l’avenir de la Tunisie dans « Paris-Normandie », Wolf les a communiqués à plusieurs autres grands journaux régionaux qui les ont publiés.

C’était en 1953. « Paris-Normandie », sous ma plume, avait, si je puis dire, un an d’avance sur le gouvernement Mendès-France lequel, dès 1954, abordait le problème tunisien dans un esprit tout à fait nouveau: négocier avec les opposants, faire la paix avec eux plutôt que de les garder en prison sans les écouter.

Dès 1953, le problème colonial en Afrique et en Asie devenait un tout. Fallait-il se comporter « à l’anglaise » ou, tout au contraire ne faire aucune concession aux nationalistes, aux autonomistes et aux indépendantistes. Fallait-il discuter ou s’accrocher? Maintenir le pouvoir français ou accepter de le partager? Tenir militairement ou évacuer le terrain?

Cette année-là (1953) un événement considérable se produit: la fondation du journal « L’Express » par Françoise Giroud et Jean-Jacques Servan-Schreiber. Une date à retenir: 16 mai 1953. Du jour au lendemain tout est changé.

La fondation de « L’Express » accroît, en effet, très fortement les chances de Pierre-Mendès France d’accéder à la tête du pays et de régler le problème indochinois et plus largement le problème tunisien.

Depuis 1950, PMF (Pierre-Mendès-France) soutient que nous avons mené un guerre au-dessus de nos forces en Indochine. « Nous avons, dit Mendès (en parlant avec lenteur et pédagogie), dépensé dans ce conflit, depuis 1945, autant d’argent que pour la reconstruction de la Normandie (PMF est député d’un département normand, l’Orne). Il y a une disproportion écrasante entre la force des insurgés vietnamiens appuyés sur la Chine communiste et la puissance de la France. La Chine fait plus d’un milliard d’habitants. La France en a cinquante millions. Il nous faut faire la paix et conserver le maximum de présence française en Indochine ».

« Mémoires d’un vagabond journaliste – De la Libération à aujourd’hui », par Jean-Pierre Richardot, Les Editions de Paris, 2019.

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