Un berger hors système


« Mais les braves gens n’aiment pas qu’on suivre une autre route qu’eux… » chantait Georges Brassens.

A l’issue d’une vie trépidante de bâtons de chaise menée depuis son adolescence, Jean-Marie Grillon (photo GB) a subi une rupture d’anévrisme cérébral. Ce fut le signal d’alarme qui le motiva à changer de vie en s’engageant comme berger. Il apprend le métier sur le tas et garde des troupeaux pendant environ vingt ans. L’été se passe dans les alpages et les revenus de l’hiver sont assurés par de multiples autres activités (camionneur, serveur, bûcheron, etc.).

Il y a quelques années, il s’interrogea pour savoir s’il devait faire ce métier le restant de sa vie ou se diriger vers une activité impliquant le partage et l’aide à autrui. Il décide alors de mener les deux de front en se consacrant à son ambition idéaliste de venir en aide aux adolescents en difficulté, ceux qui sont en conflit avec leurs parents, ceux qui décrochent de leurs études, ou encore ceux qui ont des problèmes avec la justice. A la demande de plusieurs parents qui partent du principe que la « mise au vert » est une bonne solution, il choisit de prendre en charge plusieurs jeunes avec, comme seule rétribution, ici un paquet de spaghettis, là une boîte de sauce tomate. Puis il constate qu’il peut aller plus loin dans sa démarche, mais il faut encaisser davantage pour payer ses factures. Il s’informe auprès d’associations comme Caritas Montagnards et se lance dans l’activité de «famille d’accueil». Les services sociaux vont lui proposer de placer régulièrement des jeunes dans sa bergerie. Année après année, la chose prend de l’ampleur et il doit se constituer en association, ne serait-ce que pour que les comptes ne souffrent d’aucune ambigüité et que les dons qu’il reçoit soient inscrits et justifiés. Son but est non seulement de s’occuper des jeunes lorsqu’ils sont hébergés chez lui, mais aussi d’opérer un suivi lorsqu’ils rentrent chez eux et de garder une porte ouverte en cas de problème, sans pour autant avoir la prétention de les diriger. Il est reconnu officiellement et enregistré au Service de protection de la jeunesse. Mais tout ne va pas marcher sans difficulté.

Le regard des gens

«J’ai commencé à m’occuper de ces jeunes aux environs de Jaun. Mais les habitants de tendance plutôt extrême-droite, avec la mentalité du repli sur soi et du rejet systématique de ce qui n’est pas dans leurs habitudes, se sont montrés hostiles à mon activité. Sous leur pression, j’ai dû me replier dans la région des Petits Lacs (triangle Aigle-Leysin-Les Mosses). C’était loin de tout, sans eau, sans électricité : l’idéal. Les jeunes devaient chercher l’eau, chercher du bois, faire la cuisine, se laver à l’eau froide, etc. « J’apportais un cadre en prenant pour base la loi de la nature. Ce sont ces principes qui font défaut dans le monde actuel. Quand on a un enfant aujourd’hui, on le protège en le mettant devant un écran. Ces enfants qui auront bientôt 20 ans  doivent découvrir un autre mode de vie. C’est un virage important dans leur existence ». Pour financer son activité, il ouvre la buvette des Petits Lacs et accueille des touristes avec pour objectif la confrontation avec le public qui, lui aussi, doit accepter les jeunes. Noble idée, mais la chose n’a pas été facile à mettre en place. Une incompréhension s’installe entre les jeunes et le public de la région. Jean-Marie Grillon est victime de son succès. Les jeunes qui viennent chez lui sont libres de venir ou de partir et même de s’engager dans un travail. « Il ne faut pas que les jeunes prennent leur séjour comme un oreiller de paresse et des vacances à l’œil. On leur donne des clés pour se débrouiller dans la vie, il faut ensuite qu’ils apprennent à voler de leurs propres ailes. Il y a des jeunes que je suis depuis dix ans et qui avancent lentement. Il faut que ces personnes en difficulté sachent que la porte reste ouverte et que, derrière, il y a quelqu’un qui soit à leur écoute. Il faut faire attention à ne pas tomber dans le piège de vouloir ‘rendre service’. L’approche est subtile. J’apprends au jeune à s’aider lui-même afin qu’il découvre qu’il doit changer de route.»

Quelques personnes viennent parfois lui porter main forte, comme, par exemple, des éducateurs stagiaires et des professionnels de l’encadrement des jeunes, mais la chose n’est pas facile. « Leurs méthodes sont, souvent, différentes des miennes. Il arrive parfois de devoir s’occuper davantage de l’éducateur que des jeunes ».

Un frein regrettable

« Au lieu de se mettre ensemble autour d’une table pour analyser les problèmes et trouver des solutions, on me met devant les règles et des lois strictes sans dialogue possible pour, finalement, me signifier que je ne peux plus continuer mon activité à la buvette, avec, comme commentaire : « C’est super ce que vous faites, mais  pas chez nous ! ». Et, pourtant, après sept ans de cette activité, Jean-Marie Grillon a acquis une solide expérience.

Les chemins de Katmandou

«Un jour, l’idée m’est venue de faire connaître à ces jeunes autre chose que ce qu’ils voyaient tous les jours, raconte Jean-Marie Grillon. Je me suis alors rendu à New Delhi, Bénarès, Calcutta et Katmandou sans connaître l’anglais. J’ai fait du bénévolat  dans des ONG françaises et indiennes pour comprendre leur fonctionnement. Ensuite, j’ai mis en place un programme qui se déroule au Népal pour recevoir mes jeunes en hiver aux pieds de l’Annapurna dans une yourte avec un éducateur pour les assister, leur faire faire du trekking et leur faire voir une autre facette de la vie et de lutter contre leurs addictions. Je pars chaque année seul en voiture (11’400 km) depuis Lausanne à travers les Balkans, la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan. Cela me permet de ne plus survoler le cœur des hommes mais le traverser. Les jeunes me rejoignent en avion pour des séjours d’un à trois mois.» Parallèlement, Jean-Marie Grillon ouvre des écoles pour les enfants asiatiques. 

Ali Baba

« En Asie, les enfants m’appelaient Ali Baba parce que je portais la barbe. C’était plus facile pour eux parce qu’ils n’arrivaient pas à prononcer mon nom. Cela m’a donné l’idée de créer une association sous le nom d’Ali Baba and You dans un esprit de partage et d’entraide. Avec ce nom, les autorités suisses imaginent une quelconque caverne avec des trésors alors que l’idée est toute autre, mais qu’importe. Maintenant, l’association connaît une certaine notoriété. J’ai même créé une branche annexe qui porte le nom d’Ali Baba and Yourte, qui est un commerce de location de yourtes dans toute l’Europe. Cela me permet de récolter partiellement les fonds pour l’accueil des jeunes Suisses. »

Aujourd’hui et demain

L’administration n’a pas renouvelé son autorisation de gérer la buvette des Petits Lacs par l’association Ali Baba. La buvette fonctionne à nouveau mais dans un esprit purement commercial, gérée par un couple de bergers, et n’a donc plus rien à voir avec l’esprit d’un centre dont les bénéfices étaient reversés au financement de l’accueil des jeunes. « Si je lâche prise, ça voudra dire que le système avec ses pressions, ses lois et sa politique qui impliquent d’entrer dans un cadre rigide aura eu le dernier mot. On fabrique des dépressions et des découragements en mettant la barre du système beaucoup trop haut. Malgré tout, cela m’a permis de rencontrer des milliers de gens. Toutes mes activités sont autofinancées par le salaire que je reçois de la part de la SPJ. Je suis payé à la journée pour chaque jeune que j’encadre selon des barèmes établis mais, sans la buvette, les choses sont plutôt difficiles. Les bénéfices d’Ali Baba and Yourte me permettent de financer une école au Népal et d’autres écoles en Asie, mais pas toutes. Pour le fonctionnement d’une école, il faut compter au moins 5000 francs par an et l’association en compte cinq. Quelques personnes sont témoin de mes activités et font des dons à l’association. Tout est rapporté avec transparence auprès des donateurs. Parmi eux, il y a un chef d’entreprise qui prend à sa charge le financement annuel d’une des écoles. Les contributeurs sont considérés comme partenaires et non comme sponsors. Ils peuvent venir voir sur place la bonne marche des projets. Mes frais de déplacement sont financés par ce que je gagne en Suisse. Tout est autogéré et réinjecté. C’est un énorme travail. 

Le centre d’accueil est plus que jamais opérationnel, mais en attendant que soit trouvée une solution identique à celle de la buvette des Petits Lacs. L’autorisation d’exercer a été reçue de la part du SPJ (Service de protection de la jeunesse), mais celle-ci doit être renouvelée chaque année. Le programme en Inde, au Pakistan, au Népal fonctionne toujours. Il était jusqu’alors financé partiellement par le centre d’accueil. Il va falloir trouver une solution. 

Mur administratif

« Le contact avec les jeunes est toujours bon, plus que jamais, mais avec le temps, je constate que les jeunes voient de plus en plus la nature à travers leur téléphone portable et qu’ils la trouvent plus belle que dans la réalité, sans ressentir le besoin de la vivre. J’ai des jeunes de plus en plus difficiles et qui sont de moins en moins acceptés dans des institutions classiques. Plus on traîne sur des règles administratives, plus les réactions des jeunes changent, et plus il faut toujours remettre les choses en question. Je ne suis pas découragé, mais plutôt très fatigué par le mur administratif, et, je l’avoue aussi, un peu désillusionné. » 

Propos recueillis par Gérard Blanc

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