Quel Orwell rendra « hommage au Kurdistan » ?


C’est le cadeau que Trump a fait à Erdogan : un feu vert pour attaquer les Kurdes du Rojava, « compagnons d’armes » des Américains et chair à canon de l' »Occident » dans la lutte contre Daech, mais abandonnés par les Américains et laissés à la merci de la Turquie. Une trahison en mauvaise et indue forme. Impure et simple. 

L’objectif de l’opération turque est une épuration ethnique : pousser les Kurdes à quitter le nord de la Syrie, et les remplacer par des arabes. Et mettre fin à l’expérience politique menée au Rojava kurde, en y construisant des dizaines de villages et de petites villes où installer une population aux ordres, et surveillée de près. Ce que les Français avaient tenté en Indochine et en Algérie. Avec le succès que l’on sait. Cela coûterait à la Turquie des dizaines de milliards d’euros ou de dollars ou de francs suisses ? Peu semble importer au Sultan : le nettoyage ethnique est sans prix. Et, cerise sur la gâteau, lui permet de faire taire l’opposition dans son propre pays : à l’exception du Parti démocratique des peuples (HDP), dominant au Kurdistan, tous les partis turcs se sont rangés derrière Erdogan.

Après en avoir chassé les djihadistes de l' »Etat islamique », les Kurdes de Syrie ont construit une sorte d’indépendance sans Etat, de « démocratie modèle » tournant le dos à tous les Etats de la région. Dans la « capitale » de cette vaste Commune, Qamishlo, des institutions politiques ont été créées, des partis politiques ont droit de cité, la société fonctionne – malgré la menace de l’armée turque et de l’armée du régime syrien, et se veut un laboratoire démocratique pour tout le Moyen-Orient – à commencer par le Kurdistan éclaté entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Qamishlo était, sous le mandat français, une ville chrétienne, peuplée de chrétiens fuyant l’empire ottoman. Elle abrite toujours une population chrétienne et un quartier chrétien, mais les Kurdes y sont devenus majoritaires, et les réfugiés syriens fuyant les uns le régime de Bachar, les autres les djihadistes, y ont afflué. Pour autant, un « air de liberté » y souffle : les femmes sortent sans voile, on vend de l’alcool dans le quartier chrétien, et on y fait la fête, toutes confessions mélangées. Qui « gouverne » ? une « auto-administration locale » mise en place par le parti kurde PYD (Union démocratique kurde), allié au PKK kurde de Turquie. Son responsable des relations extérieures expliquait : nous voulons bâtir une démocratie exemplaire qui garantira les droits de tous les groupes ethniques, sociaux et religieux. Qui sera décentralisée, ne sera pas nationaliste et donnera un rôle essentiel aux femmes ». Et qui dépassera les « concepts éculés » d’Etat-nation, d’autonomie ou de fédéralisme. Mais qui dispose de sa milice : les YPG (unités de protection du peuple), le bras armé du PYD, qui ont libéré les territoires kurdes que les djihadistes occupaient. Le Rojava, toutefois, est encerclé par l’armée de Bachar et l’armée turque. Et la menace est d’abord turque : Erdogan ne peut tolérer une expérience politique kurde aussi radicale aux frontières du Kurdistan turc. Pas plus que les staliniens et les fascistes ne pouvaient en tolérer une en Catalogne. 

Le Rojava, aujourd’hui, c’est la Catalogne libertaire d’il y a 80 ans. Quel Orwell lui rendra hommage ?

Pascal Holenweg

Cause toujours

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