SARS-CoV-2, froideur des statistiques ou ouragan d’émotions?


PAR BERNARD ANTOINE ROUFFAER

Il y a, au moins, deux manières d’aborder les épidémies  et leurs effets sur les sociétés humaines : l’approche émotionnelle, et l’approche logique.

Laquelle est-elle la meilleure ? Celle qui privilégie l’empathie avec les malades, qui concentre l’attention sur eux, au détriment du reste de la société, celle qui, perdu dans l’étalage de ses sentiments, orchestre un brouillard d’informations éparses et incomplètes, celle où l’affect l’emporte, ou, a contrario, celle qui préfère une observation froide des événements, une mise en perspective des chiffres, un recul critique face à l’adversité ?

Clairement, nos médias traditionnels ont privilégié la première ; largement et puissamment. Depuis des semaines, sur les ondes et dans les colonnes des journaux, ce n’est que reportages angoissés sur la situation dans les hôpitaux, observation quotidienne des progrès de l’épidémie, déclarations objurgations à demeurer confinés, compilation du nombre des infectés et des morts partout dans le monde, projections fantastiques des pertes humaine probables… Tout ceci, par exemple, sans prendre la peine de comparer les chiffres de l’épidémie de Covid-19… avec ceux d’autres fléaux tout aussi actifs, et sans considération des statistiques générales de mortalité.

Brouillard de guerre, brouillard d’épidémie

Pour ma part, je préfère la seconde méthode. Question de culture. Non pas que je sois froid comme un lézard, uniquement préoccupé de chiffres et de statistiques, mais que je considère que cette manière d’approcher le problème est plus en accord avec nos racines culturelles. On me l’a reproché. Faire preuve de sang-froid en étudiant et comparant des données statistiques touchant à la santé humaine en cette période de pandémie est mal vu. Je devrais, bien plutôt, comme la majorité de nos amis journalistes, miser sur l’affectif, l’émotionnel, l’empathie ; je devrais me contenter de clamer mon soutien au personnel soignant, ma peine pour les victimes, de jouer de la musique sur mon balcon, d’allumer des bougies. Être dans le vent, donc.

Désolé, mais ce n’est pas mon genre. Pour l’affectif, je me contente de prendre des nouvelles et de soutenir 12 personnes âgées de 66 à 101 ans. Par mon approche réfléchie de la pandémie, je ne fais que reproduire le comportement que les civilisations occidentales ont exigé de leurs hommes depuis leurs débuts : conserver la tête froide, regarder la mort en face et calculer les risques. Pas de transe, pas d’excitation inutile, pas d’émotivité, pas de cri ; le silence et la réflexion. Puis le discours raisonné.

Celui qui garde la tête froide découvre bien des choses. Je passe sur l’état d’impréparation dramatique des pays européens, surtout si on les compare au groupe de pays asiatiques développés qui entoure le territoire chinois : Taïwan, la Corée du Sud, Singapour. Je passe aussi sur les hésitations des autorités concernant certaines mesures de protection, comme le port d’un masque, ou les contrôles sanitaires aux frontières. Il y a aussi ce qui va venir : la crise économique et sociale.

La mise à l’arrêt de la majorité des unités de production en Occident, la mise en confinement d’une part énorme de la population – qu’elle soit réellement menacée par le virus ou non – sans aucune discrimination, constitue un acte d’une audace extrême, d’une redoutable gravité. Quand on fera le décompte précis des pertes humaines liées à cet événement, on découvrira que celles causées par la crise économique et sociale, puis monétaire et politique, provoquées par la réaction des pays occidentaux dépasseront de beaucoup les morts directes causés par le SARS-CoV-2. Et que nombre de ces décès, cette fois, auront frappés les jeunes classes.

Car une crise économique, à notre époque, tue bien d’avantage qu’une épidémie.

Celle de 2008, par les coupes budgétaires dans le secteur de la santé qu’elle a rendu incontournables, a causé la mort de 500 000 personnes, malades de cancers non-recherchés, non-détectés, non-soignés. OXFAM, s’appuyant sur une étude de trois économistes, nous annonce jusqu’à 580 millions de personnes tombant dans la pauvreté du fait des conséquences de la crise causée par le SARS-CoV-2. Le FMI, lui, nous met en garde contre une crise aux conséquences voisines que celle de 1929. Nous savons les suites économiques, sociales et politiques de cette crise-là.

Nous devons aux jeunes générations de rester calmes dans la tempête, et de ne pas nous interdire de réfléchir aux conséquences de nos actes. Quitte à passer pour insensible.

Quelques sources

The Lancet : «On associe la récente crise économique à 260 000 morts supplémentaires par cancer dans les pays de l’OCDE entre 2008 et 2010, dont 160 000 au sein de l’Union européenne »

«A l’échelle planétaire, ce sont bien plus de 500 000 morts supplémentaires par cancer pendant cette période», a indiqué à l’AFP le docteur Mahiben Maruthappu de l’Imperial College à Londres, qui a dirigé les recherches. »

« Jusqu’à 580 millions de nouveaux pauvres dans le monde. La facture sociale du Covid-19 risque d’être très lourde à en croire les projections de trois économistes, reprises par l’ONG Oxfam dans sa dernière étude, « Le prix de la dignité », parue jeudi 9 avril.  »

«Les retombées économiques les pires depuis la Grand Dépression» de 1929. C’est ce qu’anticipe Kristalina Georgieva, la directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) dans un discours diffusé ce jeudi, consacré à cette «crise à nulle autre pareille». 

Illustration: ©2003 Logo Théâtre Editions Planète Lilou

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