La «grippe espagnole» et l’œuf de Colomb, le port du masque: une leçon qui n’a pas été retenue


PAR JEAN-PHILIPPE CHENAUX

En termes de mortalité, la pandémie actuelle de Covid-19 n’a heureusement pas atteint, pour l’heure, l’amplitude de la « grippe espagnole » de 1918-1920. Nous déplorons actuellement un peu plus de 150’000 morts, avec des pays qui s’en sortent relativement bien comme la République de Chine (Taïwan), en Asie, ou la Grèce et le Portugal, en Europe, mais avec des cas dramatiques comme la République populaire de Chine, foyer de la pandémie, l’Italie, la France, l’Espagne et les Etats-Unis.

Ciblant majoritairement les jeunes adultes entre 20 et 40 ans, avec un pic vers la trentième année, la « grippe espagnole » due à une souche H1N1 particulièrement virulente et contagieuse avait fait entre 40 et 50 millions de morts – certaines estimations font même état de 50 à 100 millions – sur une population mondiale de 1,8 milliard d’habitants. Cette pandémie a été la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité après la peste bubonique, dite « peste noire », de 1347-1351 (200 millions de morts en Europe, après un démarrage vers 1320 en Mongolie), et juste avant l’épidémie européenne de variole (ou petite vérole) de 1520 (56 millions de morts) et la peste de Justinien, qui fit entre 30 à 50 millions de morts à partir de 541, vraisemblablement à la suite de la vague de froid des années 530-540 et à une ou des éruptions volcaniques (voir à ce sujet l’article bien documenté d’André Larané sur le site français herodote.net).

En mars 1918, tout avait probablement commencé dans un camp militaire du Kansas. De là, le virus aurait été « exporté » en France par des soldats américains venus renforcer les troupes alliées, pour se répandre ensuite dans toute l’Europe, avant de gagner le monde entier et devenir de ce fait une pandémie. En Suisse, celle-ci a débuté en mai et juin 1918 par des cas isolés restés souvent méconnus. Dans la presse romande, le terme de grippe espagnole est employé pour la première fois le 3 juillet par La Liberté, lorsque l’épidémie frappe Vienne. Ce terme a cours en Allemagne. Un correspondant du Démocrate dénonce le qualificatif « espagnol » comme « l’une des plus belles trouvailles de la propagande d’outre-Rhin », assurant que cette grippe est allemande. Constatant que cette grippe sévit en Allemagne « surtout dans les grandes industries et les bureaux », un journaliste de La Sentinelle émet le vœu « qu’elle atteigne tous les généraux et tous les fabricants de munitions » (sic). En réalité, si on la qualifie d’« espagnole », c’est parce que l’Espagne, pays neutre, est alors le seul en Europe à ne pas censurer les informations.

L’épidémie s’étend peu à peu, en juillet, pour enregistrer un premier pic en août ; elle repart de plus belle en octobre, alors que presque personne ne s’y attendait, pour atteindre son paroxysme au seuil de l’hiver et sévir en Suisse jusqu’en mars 1919, dans certains pays jusqu’en décembre 1920, avec un dernier cas signalé en juillet 1921 en Nouvelle-Calédonie.

En terre vaudoise, trois hommes incarnent la lutte contre la pandémie : le Dr Gustave Delay, chef du Service sanitaire au Département de l’Intérieur, le Professeur Bruno Galli-Valerio, directeur de l’Institut d’hygiène expérimentale et de parasitologie de l’Université de Lausanne, et son disciple le jeune Dr Francis Marius Messerli, chef du Service d’hygiène de la Ville de Lausanne. Secondé par le personnel de la Croix-Rouge, le trio agit rapidement et avec efficacité.

Le 7 juillet, les résultats d’une enquête ordonnée par le Département de l’Intérieur sont communiqués à la presse. Le Professeur Galli-Valerio confirme que l’épidémie en cours est bien une grippe ou influenza, analogue à la « grippe russe » de l’hiver 1889-1890, mais apparue cette fois au seuil de la saison chaude et qui frappe d’abord les hommes entre vingt et quarante ans, avec 3 à 5 % de cas graves. Il attribue la cause de la maladie au « bacille de Pfeiffer » qui se transmet dans les muqueuses nasales, buccales et pulmonaires des malades, ainsi que dans tous les organes atteints par la maladie. Sur ce point, Bruno Galli-Valerio se trompe : en 1931, le virologue américain Richard Shope mettra en évidence l’étiologie virale de la grippe en isolant un virus à partir de filtrats de broyats de poumons de porc, et le virus sera découvert chez l’homme en 1933. Mais là n’est pas l’essentiel. Avec le Service sanitaire cantonal, le professeur lausannois préconise l’isolement des malades et des mesures de désinfection (mains des soignants, linge des malades, locaux). C’est que la situation commence à devenir alarmante : le 10 juillet, alors que 800 grippés du Régiment d’infanterie de montagne valaisan sont consignés à Fribourg, on signale déjà plusieurs morts à La Chaux-de-Fonds, Saint-Imier et Château-d’Œx.

Dans un arrêté du 19 juillet, le Conseil d’Etat vaudois demande aux municipalités d’interdire toute assemblée nombreuse pouvant contribuer à la propagation de l’épidémie et de fermer temporairement – mais seulement dans les localités contaminées – les salles de spectacle. Les infractions seront punies de l’amende jusqu’à cinq mille francs ou de l’emprisonnement jusqu’à trois mois, les deux peines étant cumulables. Quant au Département de l’Instruction publique, il ordonne la fermeture de toutes les classes primaires du canton du 22 juillet au 5 août. A Lausanne, la Municipalité interdit non seulement les assemblées publiques, mais ordonne la fermeture des cafés-restaurants à 22 heures. Un groupe de Lausannois demande que la voirie arrose d’un liquide désinfectant les artères de la ville ; le Dr Messerli, après avoir pris l’avis du Professeur Galli-Valerio, s’oppose à une mesure qu’il qualifie d’inutile – compte tenu du mode de transmissions de la grippe – et donnant à la population une fausse sécurité.

L’armée est durement frappée. A fin juillet, on déplore déjà 286 cas mortels, dont 166 dans l’armée de campagne et 120 dans les troupes territoriales, sur un total de 15’600 malades.

En août, Bruno Galli-Valerio publie un opuscule consacré à L’Etiologie et la prophylaxie de la grippe ou influenza. Un précieux vade-mecum pour le corps médical. Comme le fondateur de l’Institut d’hygiène recommande à toute personne en contact avec des grippés de porter un masque, le Service d’hygiène de la Ville de Lausanne, sur l’initiative du Dr Messerli et en collaboration avec Oscar Bocksberger, bandagiste établi à la rue Pichard, a développé deux modèles de masques pour médecins, infirmières et garde-malades. Ces masques coûtent un franc pièce, d’autres, avec fermeture hermétique, 3,75 francs, et ceux avec pochette aseptisée 5,50 francs. Ils sont testés dans l’hôpital provisoire que le Dr Messerli a installé en toute hâte dans l’école de Montriond (la literie a été prêtée par l’Hôtel Beau-Rivage et l’Ecole hôtelière de Cour !), puis distribués à l’Hôpital cantonal et dans les trois autres lazarets ouverts pour répondre à l’afflux de malades : au pavillon Bourget, à l’école enfantine de la Solitude et au Moulin Creux, à Sauvabelin.

Un journaliste de la Tribune de Lausanne (5 août) ne tarit pas d’éloge sur le dispositif mis en place à Montriond, où trois anciennes élèves de La Source prodiguent leurs soins à une quarantaine de malades sous la direction du Dr Messerli : « La maladie n’a été contractée par aucun membre du personnel, ceci naturellement par le fait que des précautions sérieuses ont été prises dès les débuts. Médecins, infirmières et visiteurs portent le masque. Partant de la constatation que la maladie ne se propage que par les gouttelettes de salive qui s’échappent de la bouche en causant et en toussant, le Dr Messerli a introduit un masque d’une extraordinaire simplicité : un mouchoir double en toile légère fixé en haut par un lacet que l’on passe sous le nez, puis derrière l’oreille. C’est un peu l’œuf de Colomb. » Le chef du Service d’hygiène organise aussi un service de garde-malades, avec l’obligation de porter le masque, de revêtir une blouse blanche à changer chaque jour, de se laver fréquemment les mains et même de se gargariser avec un désinfectant toutes les deux heures.

Le pasteur Jules Amiguet, « Pierre » pour les lecteurs de la Feuille d’Avis (11 septembre), prône l’usage généralisé du masque dans les familles atteintes : « Il faut « faire vie qui dure », si possible ». Et d’ajouter que, pour les pasteurs en visite dans les hôpitaux, « c’est le nouveau costume sacerdotal ordonné par le Synode ! » Pendant ce temps, près de la moitié du personnel sanitaire de l’hôpital d’isolement de Vevey (28 personnes sur 75) est déjà tombé malade faute de masques. De même, le Bureau de l’Internement, à Lausanne, n’en a aucun pour protéger les soldats sanitaires suisses en charge des internés malades de la grippe.

En 1920, le Dr Messerli évalue le nombre des Lausannois atteints par la « grippe espagnole » à 43’000 sur 73’000 et celui des décès à 426, soit 5,8 pour mille de la population. Dans l’ensemble du canton, le taux de mortalité s’élève à 6 pour mille. Il grimpe à près de 8 en Valais. Au niveau de la Confédération, on estime que près de deux millions de Suisses ont contracté cette forme de grippe, soit plus de la moitié de la population. Il y eut près de 25’000 victimes pour 750’000 cas déclarés, et parmi elles plus de 1’800 militaires.

La seule école de recrues de Colombier déplora la perte de 483 jeunes hommes. Quelques jours après la fin de la grève générale de novembre, et alors que la grippe provoquait d’effroyables ravages dans les troupes levées par le Conseil fédéral contre les grévistes, Jules Humbert-Droz titra une dépêche d’agence dans La Sentinelle (18 novembre 1918) : « La grippe venge les travailleurs », provoquant une vague d’indignation. Cinquante ans plus tard, il expliquera que, fatigué, il était ce soir-là à la bourre, et il admettra avoir commis « une maladresse » et même « une malheureuse faute ». Interviewé dans le Téléjournal du 18 avril dernier, Pierre-Yves Maillard, lui, ne commettra pas un tel impair : « Ce virus n’est pas de gauche ! », a-t-il répondu lorsque Darius Rochebin lui a demandé s’il fallait s’attendre à un « sursaut, un tournant de gauche » après l’épidémie de Coronavirus.

En 1919, une commission d’enquête extraparlementaire nommée par le Conseil fédéral pointa des carences patentes de l’infrastructure sanitaire de l’armée. Le Parlement, quant à lui, se vit reprocher d’avoir négligé le dossier, mais il refusa d’exprimer des regrets. Le Service sanitaire fut rapidement « mis à la hauteur de sa mission », selon le vœu de l’Exécutif.

Un siècle plus tard, et malgré les progrès gigantesques de la médecine, a-t-on tiré toutes les leçons de cette catastrophe sanitaire et de la dizaine de pandémies qui lui ont succédé ? Force est de constater que ce n’est pas le cas : alors que les méthodes sont étonnamment semblables (port du masque de protection, mesures de désinfection, isolement, etc.), on relève les mêmes manquements : la pénurie de masques et de gel hydro-alcoolique a été qualifiée à juste titre de scandale par Pierre Veya dans Le Matin Dimanche du 22 mars, alors qu’Arthur Grosjean révélait dans l’édition du 12 avril que l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique avait bazardé son stock stratégique de dix tonnes d’éthanol en 2018. On s’excuse en invoquant la mondialisation, une économie à flux tendu, etc. Il appartiendra aux Chambres fédérales, en mai, de reprendre ce dossier pour, cette fois, « remettre à la hauteur de sa mission » non pas le Service sanitaire, mais bien le Conseil fédéral et son administration.

Dessin: Stephff

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