Quelles valeurs dans le monde post-corona?


PAR YASMINE MOTARJEMI

Cet article a été écrit dans la perspective d’une personne qui s’est battue pendant de nombreuses années pour la santé publique et les droits humains et qui a été confrontée au silence des autorités et à l’indifférence de la société. Il est rédigé dans le but de générer des réflexions sur nos valeurs et nos réactions aux problèmes sanitaires et sociaux.

En écoutant nos dirigeants en ces temps de crise sanitaire, on a l’impression d’assister à un sursaut d’humanisme. Pouvons-nous espérer que dans le monde post-Corona, ils exprimeraient le même degré de préoccupation pour les valeurs humaines?

L’importance de la santé publique par rapport aux intérêts économiques a été sous-estimée pendant des années. Avec l’arrivée de l’épidémie de Corona, la vie humaine a étonnamment pris de la valeur et on est prêt à sacrifier l’économie pour sauver des vies. Alors que pendant des années, au nom de l’économie, notre laxisme a conduit à un nombre incalculable de morts ou de vies brisées en relation avec divers problèmes de santé publique comme le tabagisme, l’obésité et la malnutrition, le stress et la souffrance au travail, la pollution environnementale… Sans compter les victimes de nos politiques expansionnistes, les ventes d’armes qui ont soutenu les guerres et la misère humaine aux quatre coins du monde. Ne sont pas non plus oubliés les combats pour une assurance-maladie abordable, des médicaments accessibles pour tous, des salaires décents, des conditions de travail humaines.

La preuve flagrante de nos négligences dans le domaine de la santé publique était que nous étions plus préoccupés à faire la guerre dans le monde que de nous préparer pour une telle pandémie, malgré les signes avant-coureurs ces dernières années (SRAS, Grippe H1N1).

Selon une expression persane « on compte les poussins à la fin de l’automne« . Dans quelque temps, on fera le bilan de l’épidémie de COVID-19: le nombre de cas d’infection, les morts, les dégâts économiques, sociaux, plus les autres décès dus à différents problèmes de santé ou de violences engendrés par la situation sociale. On pourra également comparer les approches élaborées par les différents pays pour combattre l’épidémie.

Ne serait-ce que pour tirer des conclusions et confirmer le bien fondé de notre approche pour gérer la pandémie, c.à.d. le confinement, une question s’impose. Le prix socio-économique qu’on a donné pour protéger la santé et la vie d’un certain nombre de personnes est-il justifié? Combien de vies a-t-on pu sauver et comment comparer avec les vies que nous sacrifions en temps de paix, sans Corona, par intérêt économique? A priori, la question pourrait paraître indécente. Mais sachant que les conséquences socio-économiques peuvent également fragiliser notre infrastructure sociale et sanitaire, causer d’autres problèmes de santé ou des drames familiaux, la question est légitime.

Les autorités nous expliquent que le confinement s’impose pour ralentir la progression de l’épidémie, c.à.d. aplatir la courbe de l’épidémie. Ceci, afin que les hôpitaux puissent gérer les admissions hospitalières et traiter les cas les plus graves, surtout ceux qui ont besoin de ventilateur pour survivre.

On peut en déduire que confinement imposé ou pas, à la fin de l’épidémie nous aurons dans les deux situations plus ou moins le même nombre de cas d’infections. Sauf qu’avec le confinement, les cas apparaîtraient avec une fréquence moindre mais sur une plus longue durée. Qui dit ralentir signifie que l’épidémie va durer plus longtemps et que les personnes vulnérables continueront à risquer leur vie si elles s’exposent en société. Elles devraient rester confinées jusqu’à la fin de l’épidémie qui va durer encore des mois jusqu’à ce que la population acquière une immunité collective. Et encore, si la théorie de l’immunité collective appliquée pour les autres épidémies est également valable dans le cas de ce virus.

Si l’objectif avec le confinement est tel que décrit ci-dessus, le plus grand bénéfice du confinement serait le nombre de vies sauvées grâce aux soins intensifs. Or, là les statistiques ne sont guère réjouissantes. Selon les hôpitaux et leur potentiel, une grande proportion des patients mourra malgré les soins dispensés. Une étude préliminaire en Angleterre rapporte qu’environ 50% des patients aux soins intensifs meurent. Dans les cas où les patients ont besoin de ventilateurs les chiffres sont plus tragiques. En moyenne 80% meurent. The Guardian rapporte le témoignage d’un médecin dans l’unité des soins intensifs: « La vérité est qu’un grand nombre de ces personnes [en soins intensifs] vont mourir de toute façon et il est à craindre que nous ne les ventilions que pour le plaisir, pour faire quelque chose pour eux, même si ce n’est pas efficace. C’est une inquiétude. De plus en l’absence de matériel de protection ou de moyens de dépistage, dans les hôpitaux ou les établissements médicaux, le personnel soignant peut lui-même être source de contamination des patients.

La réalité est que nous faisons face à une pandémie qui, confinement ou pas, fera un grand nombre de victimes. A moins que des médicaments efficaces soient disponibles et utilisés, une proportion des victimes meurt à domicile comme à l’hôpital. Des cas graves, seule une fraction des patients sera sauvée par les soins dispensés dans les hôpitaux. Ceci est la dure réalité qu’on doit affronter, une réalité difficile à communiquer pour les dirigeants. Les sacrifices économiques donnent à la population une perception des efforts faits pour protéger la santé, aucune mesure même extrême, n’étant épargnée pour son bien-être.

Alors que dans les temps pré-corona, il fallait se battre pour obtenir le moindre soutien des dirigeants pour la santé publique. Par exemple en relation avec la santé au travail (un domaine que je connais bien), les gens pouvaient mourir sous la pression au travail, et malgré toutes les protestations, on n’y prêtait pas grande attention au nom de la prospérité économique. Ce même personnel soignant applaudi aujourd’hui, devait travailler sous pression, parfois dans des conditions très éprouvantes. Les lanceurs d’alerte qui osaient soulever des dysfonctionnements étaient ostracisés. Leur appel rencontrait le silence des autorités et l’indifférence de la société.

Alors, on est amené à se demander à quoi est dû ce renversement de situation? Pendant la période pré-Corona, nous étions prêts à sacrifier des vies pour maximaliser les bénéfices. En ces temps de Corona, nous sacrifions l’économie pour sauver des vies. Est-ce la visibilité des victimes dans une pandémie surmédiatisée à contrario des personnes qui souffrent ou qui meurent en catimini, ou est-ce pour apparaître responsable et sauver la face politique?

Peut-on espérer que dans le monde post-Corona on mettra davantage l’accent sur la santé, le bien-être et les droits humains? Le nombre de vies sauvées dans les soins intensifs pour lesquelles nous avons accepté des sacrifices économiques énormes, deviendra t-il le nouveau critère de référence dans ce qui est tolérable?

Photo Denise Campiche: Cage d’amour, janvier 2020.

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