Putsch au Pérou, un pays qui vogue de Charybde en Scylla


PAR PIERRE ROTTET

La seconde fois a été la bonne. Les adversaires de la démocratie au Pérou ont réussi lundi leur coup d’Etat, reléguant du matin au soir du 9 novembre le Pérou au rang de république bananière.

Le président péruvien Martin Vizcarra a été destitué lundi 9 novembre 2020 par le Congrès péruvien, accusé d’avoir reçu des pots-de-vin présumés en tant que gouverneur de Moquegua, au sud de Lima… en 2014. 

Un véritable coup d’Etat ! Une manœuvre politique qui profite notamment à son principal instigateur, Manuel Merino, l’un des leaders du peu reluisant Parti Populaire, une nébuleuse bien présente en matière de corruption. Mais aussi à d’autres formations politiques, des congressistes, qui traînent des casseroles, au contenu le plus souvent nauséabond. Depuis des années. 

Martin Vizcarra, membre d’aucun parti, a quitté le palais dès le vote du parlement connu. Après avoir « entendu » le désormais ex-président venu se défendre, le parlement, après 4 heures de « débats », a approuvé la destitution de Vizcarra par 105 voix, contre 19 et 4 abstentions. 

Vizcarra s’était retrouvé à la présidence du pays le 23 mars 2018, après la démission de Pedro Pablo Kuczynski empêtré dans des affaires de corruption avérée. Comme ses prédécesseurs.

« L’Histoire et le peuple péruvien jugeront cet acte. Aujourd’hui, je quitte le palais présidentiel », a déclaré peu après sa destitution Martin Vizcarra.

Merino assume dès ce 10 décembre la présidence du pays. En théorie jusqu’au 11 avril 2021, date à laquelle le peuple est convié aux urnes pour élire le président de la République et les 130 congressistes. Ce que veulent à tout prix éviter les putschistes, constitutionnellement interdits de se représenter.

Le groupe conspirateur déployé au congrès, disposant de tentacules dans le système judiciaire et certains médias, a donc concrétisé leur coup d’Etat, pour s’approprier du gouvernement et mettre fin à 20 ans de démocratie. Avec la participation agissante du fujimorisme, héritier du coup d’Etat d’avril 1992, écrit dans son éditorial du 10 novembre le quotidien «La Republica». Selon ce titre, les conspirateurs ont ainsi réuni autour d’eux « une majorité illégitime, qui ruine la Constitution et place de la sorte le pays dans une transition fatidique, en mains de gouvernants cupides et corrompus ».

Ce nouvel épisode, dans un pays laminé économiquement en raison d’une pandémie meurtrière et bien loin d’être maîtrisée, intervient alors que le taux d’approbation de Vizcarra est de l’ordre de 70% pour sa gestion de la pandémie, notamment. Un sondage publié fin octobre par Ipsos Peru indiquait que 78% des citoyens estimaient que Vizcarra devait continuer à assumer sa présidence jusqu’à l’échéance se son mandat.

D’où les réactions de certains observateurs, pour lesquels les congressistes et leurs partis se sont tiré une balle dans le pied. Surtout, estiment-ils, ce coup d’Etat défie les citoyens du pays. Surtout, les « golpistes » sont accusés de corruption. Plusieurs d’entre-eux, dont Edgar Alarcon, congressiste, mais notoire délinquant, sont sous le coup d’enquêtes pour leur participation ou appartenance à des réseaux criminels. Derrière ce coup de force apparaissent également des partis politiques dont les leaders sont poursuivis par la justice ou purgent des peines de prisons pour de graves délits.

L’indignation citoyenne ne s’est pas faite attendre un peu partout dans les villes péruviennes, y compris Lima. Des marches avec des milliers de personnes, des casseroles, des klaxons et tout ce qui fait bruit dans les mains et dans la voix, ont répudié les principaux partis à la manoeuvre dans ce coup d’Etat. Ils ont défilé aux cris de « résistance ». Malgré le couvre-feu encore en vigueur la nuit et les restrictions de réunion, la tension est vive aujourd’hui au Pérou. Qui n’avait décidément pas besoin de cela.

Reste que se pose la question de savoir comment on en est arrivé à destituer en septembre 2019 un congrès corrompu, pour le remplacer début 2020 par le biais des urnes, par un autre plus corrompu encore, dans un pays ou le droit de vote est obligatoire. Prise de conscience tardive ? Le congrès qui vient de destituer le président légitime avait un taux de désapprobation jamais atteint, depuis qu’il « assume » sa fonction, en mars dernier.

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