Chronique catalane – Procès des attentats de 2017 à Barcelone et Cambrils, questions embarrassantes pour les services secrets espagnols (CNI)


PAR FRANCOIS GILABERT

Le procès sensé durer un mois a débuté le 10 novembre 2020 au siège du Tribunal de l’«Audiencia Nacional» à Madrid. Trois membres du groupe ayant perpétré les attentats terroristes du 17 et 18 août 2017 qui fit 16 morts à Barcelone et à Cambrils et 185 blessés sont jugés. Il s’agit de Mohammed Houli Chemial, survivant de l’explosion d’Alcanar (village situé au sud de Barcelone où les terroristes confectionnaient des bombes avec le projet de commettre d’autres attentats), Driss Oukabir, frère d’un des djihadistes décédés lors de l’explosion et qui avait loué la fourgonnette ayant servi lors de l’attentat de Barcelone et qui avait provoqué la mort de 16 personnes, et de Saïd Ben Iazza qui a mis à disposition des terroristes une fourgonnette pour le transport du matériel explosif. Ils doivent répondre à plus de 90 chefs d’accusation d’ordre privé et civil.

Les attentats avaient été revendiqués par l’Etat islamique et le cerveau identifié sous le nom de Abdelbaki Es Satty, connu comme l’Imam d’un village situé au centre de la Catalogne Ripoll. On suppose qu’il est mort dans l’explosion d’Acanar. L’enquête démontre que le groupe terroriste avait effectué des repérages autour du Camp Nou (Stade de football du FC Barcelone) et du temple de la Sagrada familia, créé par le célèbre architecte Antoni Gaudi dans le dessein de commettre d’autres attentats.

Les faits : le 16 août 2017, dans la nuit, se produit une explosion qui réduit en cendres une villa située dans une petite ville au sud de Barcelone, Alcanar. On dénombre deux morts et un blessé grave dans la maison sinistrée et plusieurs blessés dans les maisons voisines. Le lendemain, aux alentours de 17h00 a lieu une deuxième explosion, provoquée cette fois par une excavatrice occupée à déblayer les ruines et qui percute involontairement une bonbonne de gaz. Le même jour, le 17 août 2017, et à la même heure, une fourgonnette s’engage sur la rambla, promenade piétonne la plus populaire de Barcelone et fonce sauvagement et à toute allure sur les passants, provoquant la mort de 14 personnes de plusieurs nationalités dont un enfant de 3 ans et plus d’une centaine de blessés. Quelques heures plus tard, le 18 août à 1h30 du matin, un second attentat sur le même mode a lieu à Cambrils (village balnéaire au sud de la capitale catalane), mais cette fois prenant pour cible des policiers et des civils. 4 des terroristes sont abattus par un policier, un cinquième agresse et blesse 6 personnes avec un couteau, une victime gravement atteinte décède à l’hôpital. Ce cinquième individu, blessé par balles par un autre policier, mourra également à l’hôpital. La police catalane met rapidement en relation les explosions et les attentats de Barcelone et de Cambrils.

Quels sont jusqu’ici les points les plus saillants de ce procès ?

Tout d’abord, les témoins et les victimes se sont succédé à la barre, et ont apporté des récits bouleversants, douloureux et poignants, certains souffrant encore d’un syndrome post-traumatique gravissime. Notamment cet homme qui a perdu son fils Xavi âgé de 3 ans, l’oncle de sa femme qui l’accompagnait, percuté par la fourgonnette des assaillants et projeté à 50 mètres, et la tante, grièvement blessée. La mère et la sœur de Xavi également présentes sur les ramblas s’étaient éloignées pour acheter une babiole dans un des petits kiosques qui jalonnent la promenade et ont eu la vie sauve.

Un autre témoignage émouvant est celui du policier qui a abattu les 4 terroristes à Cambrils. Visiblement affecté, il craint toujours pour sa vie s’il venait à être reconnu. Puis ceux de deux autres policiers qui avaient localisé et abattu le conducteur de la fourgonnette de Barcelone après 4 jours de cabale. Tous présentent des troubles psychologiques suite à ces événements.

Des zones d’ombre apparaissent.

  • Des documents d’identité incriminant le conducteur de la fourgonnette lors de l’attentat de Barcelone et de l’homme qui s’était chargé de la louer (l’un des accusés) étaient exposés sur le siège du copilote. Quelle en était la raison et par qui avaient-ils été déposés ? Question restée sans réponse.
  • Dans la maison qui explose le 16 août 2017 à Alcanar, il y avait entre 200 et 500 kg de matériel explosif, destinés aux attentats planifiés par les terroristes. Comment les membres du groupe avaient-ils pu se procurer de telles quantités de produits servant à la composition d’explosifs ? Plus précisément du Triperoxide de tracétone, fabriqué à base de centaines de litres de peroxide d’hydrogène, acide sulfurique et acétone. Ces substances sont vendues dans certains commerces mais pas en grande quantités. Sous le prétexte de s’en servir pour différents travaux dans leur pays, les utilisateurs demandaient à en acquérir un important stock. S’agissant de matériel dangereux, il leur fallait produire certains documents tels qu’une attestation de transport indiquant le lieu de location du véhicule, sa destination, le numéro de plaque du véhicule et la carte d’identité du chauffeur. Il ressort de cette audience que les procédures de contrôle de ces produits étaient insuffisantes et que l’Union Européenne avait enjoint l’Espagne il y a plus de 3 ans d’appliquer une norme européenne très stricte, notamment tenant compte que ces substances avaient déjà été utilisées dans des attentats à Paris et à Bruxelles. L’Etat espagnol a-t-il une part de responsabilité civile dans ces événements et s’était-il montré négligent ? Le juge s’est opposé sur demande des avocats à convoquer le secrétaire d’Etat à la sécurité.
  • Des doutes subsistent quant à la mort du supposé cerveau de la cellule terroriste. En effet, la fourgonnette lui appartenant n’a pas été retrouvée dans les ruines de la maison d’Alcanar qui servait de base pour les attentats, mais repérée à quelques kilomètres de là dans une localité du nom de Sant Carles de la Ràpita. Certains témoins auraient cru le reconnaître au volant de sa fourgonnette bien après l’explosion. De plus, lors de la première journée du procès, l’avocat du père de l’enfant victime de l’attentat de Barcelone avait demandé un deuxième examen de l’ADN des restes humains retrouvés dans la maison d’Alcanar. Il avait présenté un rapport signé par deux éminents professeurs de médecine légale et génétique espagnols reconnus dans lequel ils estimaient que les conclusions de l’examen génétique réalisé par le laboratoire de la police scientifique de Casablanca n’ont pas de valeur en Espagne. Là également le juge n’a pas souhaité en tenir compte, prétextant qu’il s’agissait d’un procès sommaire. Abdelbaki Es Satti serait-il en vie ?

Y aurait-il des implications politiques ?

Ces attentats ont eu lieu à un moment où les relations entre le gouvernement espagnol et le gouvernement catalan étaient au plus mal. En effet, le référendum d’indépendance annoncé pour le 1er octobre 2017, irritait au plus haut degré l’Etat espagnol alors dirigé par Mariano Rajoy qui menaçait l’exécutif catalan de sanctions judiciaires considérant ce référendum comme illégal.

Le journal allemand « Frankfurter Allgemeine » a consacré un reportage très fouillé sur la question et en particulier sur les liens qu’entretenaient les services secrets espagnols (CNI) et la garde civile avec l’Imam de Ripoll, supposé cerveau de la cellule terroriste. De fréquents contacts ont eu lieu durant plusieurs années, notamment dans la prison où Abdelbabaki Es Satti purgeait une peine pour traffic de stupéfiants et dans laquelle il se serait radicalisé.

La police catalane le suivait depuis quelque temps et n’avait pas connaissance du fait qu’il collaborait avec le CNI semble-t-il en tant qu’indicateur. Elle perd sa trace lorsque l’Imam se rend à Vilvoorde, considéré comme un haut-lieu du djihadisme en Belgique. Jusqu’ici il n’a pas été possible d’établir s’il existe des liens entre l’imam et son groupe, ainsi qu’entre le Maroc et la France. Il se rendait souvent dans son pays d’origine et trois des terroristes avaient voyagé à Paris peu de temps avant les attentats de Catalogne.

Il est à souhaiter que ce procès apporte des éclaircissements sur le rôle des services secrets espagnols et de la police nationale ainsi que sur les raisons d’un possible manque de coordination avec la police catalane pouvant être interprété comme de la rétention d’information. Justice doit être rendue aux malheureuses victimes qui ont aussi droit à la vérité.

Capture d’écran youtube: les juges du Tribunal de l’Audiencia Nacional.

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