Pour Yann Le Houelleur, fondateur du journal numérique parisien Franc-Parler, l’écrit est une valeur refuge symbolisant la culture


Journaliste atypique, Yann Le Houelleur l’est incontestablement. Cet ancien correspondant de plusieurs médias francophones au Brésil a créé à Sao Paolo un journal, «Franc-Parler», avant de retourner à Paris en 2009 pour y exercer un « job » insolite, selon ses propres termes: dessinateur de rue. Il faut le faire, tout de même! Mais chassez le naturel, vous le verrez revenir au galop. En avril 2020, alors que la crise sanitaire bat son plein, voilà que le… virus du journalisme reprend soudain le dessus. Yann se met en tête de relancer le journal francophone imaginé durant son époque brésilienne. En mode numérique, cette fois-ci. Franc-Parler est édité à Gennevilliers, une ville “mi-prospère mi-populaire” dans la banlieue parisienne. Pour infoméduse, son fondateur explique sa démarche. Réd.

Remettre l’écrit au centre du village

Le Nouveau Franc-Parler  – qui s’appellera bientôt Franc-Parler –  est d’abord un espace d’expression offert à qui veut s’exprimer. Beaucoup de nos contemporains se plaignent de l’absence de médias destinés à partager leurs idées. Or se dessine un problème : tout le monde se bat pour avoir une place d’honneur dans le champ des vidéos qui a vu naître de nombreux médias alternatifs, certains « sponsorisés » par de riches mécènes. En général, les personnes imaginent que nous avons le temps, chaque jour, d’ingurgiter des milliers de messages et de «partages». Or, l’expression écrite est de plus en plus délaissée, en partie à cause d’une inféodation généralisée aux technologies nouvelles. Ecrire, mettre en page, valoriser dans la mesure du possible un texte par un habillage graphique adéquat… cela exige énormément de concentration et d’humilité. Or, je suis persuadé que l’écrit est une « valeur refuge symbolisant la culture. Il faut donc veiller à créer des espaces de réflexion et d’échanges d’idées autrement qu’en recourant à des vidéos.

« Franc-Parler » est apolitique

En ma qualité de directeur de la publication, j’évite au maximum les liens avec la sphère politique. De nombreux évènements nous amènent à perdre notre confiance dans le pouvoir. Si la politique était affaire de compétence(s), nous pourrions nous en réjouir. Mais je suis convaincu de ceci : se consacrer aux arts, écrire des textes, créer des espaces d’expression, s’investir dans une association, etc., c’est faire de la politique sans pour autant confiner ses idées dans un cadre idéologique trop rigide. 

Que penser à cet égard de «Front Populaire», la revue publiée sous l’égide notamment du philosophe Michel Onfray? Il s’agit d’une initiative courageuse, redonnant ses lettres de noblesse à la notion même de «revue» alors que tant de publications ont disparu. De surcroît, un gros risque financier a été pris par Michel Onfray et ses associés. Toutefois, Front Populaire est sans doute un média trop fortement coulé dans un moule politique :  le philosophe doit régler ses comptes avec toutes sorte de dirigeants politiques, à commencer par Monsieur Macron. On ne sent pas suffisamment, quand on butine la revue d’Onfray, la participation de lecteurs à l’élaboration de cette publication. En gros, le contenu me paraît trop intellectuel et un peu austère…

La liberté de la presse réside dans le refus de la manipulation

Je pense que la liberté réside dans le refus de la manipulation au profit d’un regard sur les gens et sur les choses en permanence voué à évoluer. Notre projet est difficile à mener d’autant plus que le milieu journalistique est plutôt « corrompu » d’un point de vue moral. Personnellement, je nourris des doutes sérieux quant au métier de journaliste tel qu’exercé actuellement. De nombreuses personnes exerçant cette profession sont plutôt dogmatiques et pas toujours très crédibles car s’introduisant dans le mental d’autrui sous prétexte de devoir raconter la vie de ces tierces personnes… Naguère, les journalistes étaient des gens cultivés, pas toujours diplômés, qui avaient de leur boulot une vision assez artistique, à tel point qu’ils passaient du temps à discuter au bistrot entre deux articles.

Réhabiliter le métier de localier

Aujourd’hui, les journalistes travaillent en flux tendu. Ils sont instruits pour transmettre des infos qui doivent impérativement s’apparenter à des scoops ou alors remplir ce vide que serait l’absence de nouvelles détonantes. Seuls de très bons journalistes remplissent encore une mission d’éclaireurs et savent s’adresser d’égal à égal à leur public. La dérive du métier est accrue pas la détestation de la notion de proximité que les journalistes entretiennent. Quand j’ai terminé mes études au Centre de Formation des Journalistes, le plus difficile pour les responsables de cette école était de convaincre les diplômés de s’orienter vers la presse régionale. La plupart d’entre nous, à quelques exceptions près (dont moi) rêvaient de voir leur nom figurer dans de journaux considérés comme « prestigieux » : à l’époque, le défunt Matin de Paris, Le Monde, Le Figaro, le Nouvel Obs, l’Express… Moi, je suis parti à Roubaix, et j’ai adoré mon rôle de localier à Nord-Eclair même si la presse régionale subissait des coupes sombres dans ses effectifs car déjà plongée dans une crise existentielle et économique. Les administrateurs de ces journaux n’ont pas eu le courage de défendre leur crèmerie.

Des encouragements impressionnants

J’avoue être impressionné par les encouragements que notre initiative, à savoir Franc-Parler, suscite. Je dois insister sur le fait qu’une partie importante du lectorat est constituée de personnes qui habitent à Gennevilliers, la ville dans les Hauts-de-Seine où je vis. Ces personnes en ont assez d’une information institutionnelle (les médias liés à des collectivités locales) aseptisée et ne s’intéressant pas du tout à l’actualité nationale et internationale.

Je dois souligner que les élus et les dirigeants, quel que soient leurs couleurs, n’encourageront jamais une information alternative et libre. Pourquoi donc ? L’exercice du pouvoir est de plus en plus régi par la défense du contrôle d’un territoire. Les politiciens considèrent les journalistes non comme des interlocuteurs mais comme des courroies de transmission de leurs aspirations. Notre succès apparent n’est pas encore synonyme de réussite. Ce n’est qu’un début et l’exercice est éprouvant d’autant plus que nous élaborons ce journal numérique de manière bénévole, sous l’égide d’une association. Notre point faible, bien évidemment, c’est le manque constant de capitaux.

Et, je le répète, il faut consolider l’association éditant Franc-Parler qui pour l’instant est une structure fragile. Un petit appel au secours, d’un point de vue financier, sera inévitable, mais ce serait dans un tel cas avouer la fragilité du projet et prêter le flanc à des attaques. Une bonne idée, je crois, serait de sceller des projets de collaboration avec d’autres associations qui portent des valeurs semblables aux nôtres telles que goût de l’expression écrite, le partage de la culture et des savoir-faire, la promotion de la solidarité et de la bienveillance, etc. Un autre élément retient mon attention : de plus en plus de personnes nous proposent des articles, des opinions, des chroniques… Voilà la preuve que les espaces de libre expression sont en nombre ô combien insuffisants.

Pour diverses raisons, Franc-Parler préfère grandir à travers sa formule actuelle (envoi du journal numérique par mail) plutôt que de maintenir un site exigeant beaucoup d’efforts. Mais provisoirement l’adresse du site est : chaudslesmots@yahoo.fr ou vivreentoussens@gmail.com  . Sans doute le site sera-t-il désactivé d’ici peu. 

Yann Le Houelleur, novembre 2020

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