Ce jour où j’ai été chassé de mon bistrot préféré sous les yeux des clients résignés


PAR PIERRE ROTTET

Il m’aura fallu des dizaines et des dizaines d’années pour vivre cela. Non, je ne dirai pas combien d’ans. Sous peine de dévoiler mon âge qui ne regarde que mes artères. Pas toujours fiables qui plus est…

Cela? Une histoire bien idiote, bien bête, de celle qu’on souhaiterait ne jamais vivre. Parce qu’ajoutée à tellement d’autres, plus stupides les unes que les autres, que s’acharnent à imaginer les hommes. Certains hommes! A qui un jour et à tort, on a confié les rênes du pouvoir et qui se mettent à penser. A penser pour nous. Déjà qu’ils ne sont pas trop habitués à ce genre d’exercice en ce qui les concerne.

Comme tellement d’autres personnes en ce 10 décembre à Fribourg, je m’apprête à vivre cette matinée d’hiver. Masqué. Il est vrai que je n’avance plus que masqué en cette époque. Qui nous prive des sourires des autres. Histoire de nous rendre encore plus anonymes. Chaque fois plus privés de nos libertés. Pire, robotisés. Comme pour niquer une fois pour toutes le fameux slogan qui fleurissait sur les murs de mai 68 : «Il est interdit d’interdire».

Ah, j’oubliais mon histoire. Courte. Le temps de m’asseoir pour commander un café dans le bistrot qui venait de réouvrir après sa fermeture ordonnée par les autorités, comme pour les autres estaminets d’ailleurs. Un lieu dans lequel je suis du reste en habitué, hormis les mois qui m’invitent à fuir froidure et neige de Fribourg. La faute à un été qui me tend les bras à Lima.

Café refusé! Au motif que je ne possède pas de téléphone portable pour télécharger l’application de traçage. Déjà que le Covid 19 m’empêche de regagner mes pénates de Lima, faute d’avion pour m’y envoyer, voilà que ce maudit machin, ajouté surtout à une misérable, balbutiante et contradictoire communication des autorités m’interdit de café.

Incrédule, indigné… moi qui pensais avoir tout entendu s’agissant du peu de liberté encore en liberté, je me suis levé. Sous les yeux de clients attablés, qui semblaient eux aussi me bannir, avec dans leurs attitudes leur lâche silence et dans leurs yeux cette autosatisfaction qui semblait me dire : «M’en fous, moi j’ai un portable ». Un peu comme tellement de monde, recroquevillé sur lui-même, confiné, fantôme d’une société en déconstruction, qui regarderait leurs semblables de moins en moins semblables, en leur assénant des « J’men fous, moi j’ai à mangé » ; J’m’en fous, moi j’ai un toit »…

« J’m’en fous ». Moi aussi je me suis senti bien seul en ce 10 décembre dans ma résistance au portable, à cette illégale discrimination qui plus est, voulue et concoctée par des autorités dépassées par les événements. Bien seul, sans doute, pour dire mon refus d’appartenir à cette civilisation des têtes baissées. En voie de résignation.

Photo©2020Laurette Heim

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One Response to “Ce jour où j’ai été chassé de mon bistrot préféré sous les yeux des clients résignés”

  1. Laurette 11 décembre 2020 at 21:18 #

    Les fribourgeois et les vaudois ne sont pas mangés à la même sauce…

    Hier, moi qui n’avais pas pris mon portable pour profiter pleinement du plaisir de manger à nouveau une assiette au bistro à Lausanne, en lisant le 24H et en observant le monde… me suis fait offrir par la tenancière une feuille préimprimée sur laquelle j’ai inscrit mes coordonnées ainsi que mes heures d’arrivée et de départ…

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