Je suis Saboor Nadem, journaliste freelance de la province de Ghor en Afghanistan, aujourd’hui réfugié en Suisse


PAR SABOOR NADEM

Il y a beaucoup de raisons de fuir l’Afghanistan. Pendant près de quatre décennies, le pays a déploré plus de 3 millions de morts, de personnes blessées et de déplacés.

Le pays est encore infesté de centaines de groupes terroristes soutenus par de grands officiels gouvernementaux qui forcent et brutalisent la population sous divers prétextes. Pour pouvoir survivre, les gens doivent se plier aux demandes de ces terroristes.

Dans la province de Ghor, située au centre de l’Afghanistan, le manque de sécurité et de gouvernance stable mène la population à prendre les choses en main propre et à se défendre en gardant des armes chez eux.

L’insécurité, la pauvreté et le manque de perspectives d’avenir, ainsi que la menace des talibans et d’ISIS ont poussé beaucoup de gens à essayer de quitter le pays. La guerre, la violence et la dévastation ont dominé la vie de nombreux Afghans depuis plus de trente ans. Je suis l’un de ces Afghans qui ont dû quitter leur pays pour raison de désespoir et d’insécurité. En réalité, c’est mon travail de journaliste, en particulier, qui m’a forcé à migrer. Mon métier est devenu mon pire ennemi.

Je suis Saboor Nadem (photo DR), journaliste freelance de la province de Ghor en Afghanistan. Pendant six ans, j’ai travaillé dans différents médias, télévision, radio et presse écrite. Mes quatre premières années comme journaliste professionnel étaient un défi, mais cela allait encore. C’est en acceptant un poste à la Radio Firozkoh que, peu à peu, j’ai commencé à recevoir des menaces directes et indirectes de militants armés et d’officiels du.gouvernement. Ils essayaient de m’intimider. Durant deux ans, j’ai reçu une grande quantité d’appels, de lettres et messages des talibans, d’officiels du gouvernement et d’autres. En voici quelques exemples.

Menace de la direction du ministère des réfugiés afghans dans la province de Ghor

C’était à la fin de l’année 2014. Je ne peux révéler le nom de la personne à la tête du ministère de la province de Ghor pour ne pas mettre en danger la sécurité de ma famille. Ce fonctionnaire m’a appelé pour me donner un avertissement quand j’ai publié la situation et les souffrances des réfugiés qui avaient perdu leur maison et n’avaient obtenu aucune aide du département local de relogement. J’avais recueilli leurs témoignages en détail dans un rapport enregistré sur le programme des nouvelles de la radio et diffusé sur la page Facebook de la radio. À peine, j’étais sorti de la radio, sur le chemin de retour à la maison, la tête du département gouvernemental m’a appelé pour me demander pourquoi j’avais diffusé ce rapport. Je lui ai répliqué que c’était mon travail de donner aux gens des informations sur ce qui était en train de se passer et que j’avais rendu public seulement ce que les réfugiés voulaient faire connaître. Il me répondit: “si tu ne supprimes pas ce rapport immédiatement, tu seras mort demain”. J’ai essayé de le raisonner mais sans succès. Il continua à dire « si tu veux mourir, c’est ok. Ne supprime pas le rapport. Tu ne resteras en vie que si tu fais ce que je te dis.” J’étais triste parce que j’étais intimidé par l’une des personnes les plus puissantes et influentes à Ghor.

Sur un mot, il pouvait faire tuer n’importe qui. En garant ma voiture, je pensais à ce qu’il avait dit. J’ai décidé d’effacer le rapport, parce que je ne pouvais rien faire d’autre. Je n’avais pas d’autre choix.

Une menace du ministère des affaires sociales et du travail de la province de Ghor

En 2015, j’ai écrit un reportage à propos de six femmes qui avaient travaillé pendant huit mois au ministère des affaires sociales et du travail. On leur avait promis de les rémunérer et de leur offrir une machine à coudre. Après avoir accompli leur travail, le directeur leur dit simplement qu’il n’allait pas les payer. Il n’a pas tenu ses promesses. J’ai interviewé les femmes et diffusé le reportage sur les ondes des nouvelles de Radio Firozkoh.

Un peu plus tard, la tête locale du ministère m’a appelé et m’a accusé de publier des mensonges. Je répondis que je n’avait fait que relater ce que les femmes m’avaient dit. Il pouvait écouter l’enregistrement que j’avais fait de ce que les femmes avaient déclaré. Il me dit que si je ne supprimais pas le reportage, je le regretterais. Je répétai que j’avais seulement rendu compte de l’histoire des femmes. Il m’insulta en me menaçant de quelque chose de grave si je ne retirais pas cet article. Une fois encore, je n’eus d’autre choix que de m’incliner. Je supprimai l’article.

Menace du Gouverneur de la province de Ghor

Cet homme m’a menacé à différentes reprises en 2015, tandis que je m’efforçais d’être la voix des gens en informant sur les problèmes qu’ils affrontaient. Je voulais que le gouvernement connaisse leurs difficultés.

Le gouverneur est celui qui officiellement dirige la province. Dans le cas de la Province de Ghor, il s’agissait de quelqu’un de perfide. Il accordait la terre à ses amis dans des affaires privées. J’ai écrit plusieurs reportages sur lui et ses proches se sont mis à me menacer. Par exemple, quelques membres du conseil local m’ont contacté pour me dire que si je n’arrêtais pas, je le regretterais.

J’ai écrit un article sur l’affaire de la privatisation de la terre qui relatait que les gens se plaignaient de ce que la terre était donnée à la parenté du maire et autres riches.

Quand je publiai cet article, je reçus de nombreux appels m’invitant à le retirer. Certains me menaçaient de me kidnapper et de me tuer avec un couteau. On m’a appelé quand j’étais chez moi avec Abdul Qadir Ghafoori, le président de l’union des journalistes de la province de Ghor. On me menaçait de me tuer. On nous demandait de sortir et qu’on me battrait et tuerait. Le téléphone sonna à nouveau et on nous disait qu’ils reviendraient plus tard dans la nuit pour me tuer. Nous ne sommes pas sortis. En Afghanistan, c’est aisé, spécialement pour des puissants, de venir tuer quelqu’un et de l’emmener ailleurs. J’ai appelé le gouverneur pour lui demander les raisons de son attitude. Je lui ai dit que je ne publiais pas de fausses nouvelles et qu’il risquait de répondre en justice pour ses actes. Je lui demandai également d’intervenir pour arrêter les menaces proférées par son équipe à mon égard. Il me répondit que je n’aurais pas dû publier cet article et que maintenant j’étais responsable de mes actes. Il m’a déclaré: « je ne vais jamais devant la justice, je peux l’exercer moi-même ». En réalité, j’étais fatigué de cette situation et mon travail créait de grandes difficultés dans ma vie. Je ne pouvais plus sortir de chez moi ou marcher dans la ville comme avant, car j’avais peur pour ma vie.

Je me suis rendu au poste de police et j’ai rendu compte des menaces que je recevais; je suis allé également au département du renseignement criminel pour l’informer des menaces à mon égard. Quand j’y suis retourné pour demander des nouvelles de mon affaire, on m’a dit que l’on n’avait rien pu trouver. En rentrant, j’ai écrit une lettre aux forces de sécurité.

En plus du gouverneur, le directeur au relogement des réfugiés, la tête du département des affaires du travail et des affaires sociales ainsi que d’autres fonctionnaires gouvernementaux m’ont menacé également. Je me sentais détruit. J’ai pris la lettre que j’avais écrite et me suis rendu au bureau des forces de sécurité où j’ai demandé à voir le directeur, Zeman Azimi. Je lui expliquai ma situation et lui ai remis ma lettre. Azimi a alors écrit au département de l’anti-terrorisme en lui demandant de m’aider. « Veuillez agir conformément aux règles et aux règlements du pays ». J’allai donc au département de l’anti-terrorisme pour montrer la lettre. Le directeur me dit qu’il présenterait la lettre au meeting de la sécurité et qu’ils examineraient ma situation. En passant par la ville, je m’attendais à voir quelqu’un me kidnapper ou me battre à mort. Je retournai au département de l’anti-terrorisme pour savoir comment ils pourraient m’aider. On me dit qu’ils ne pouvaient garantir la sécurité de personne. Ils m’ont suggéré d’acheter une arme et me dirent que tout ce qu’ils pouvaient pour moi, c’était de me donner une licence de port d’arme.

Il était clair que l’offre des forces de sécurité de me donner une permission de porter une arme n’assurerait pas ma sauvegarde. En accord avec l’éthique journalistique et mes propres valeurs, je devais continuer à publier des informations réelles et des faits et faire simplement et correctement mon travail en affrontant les menaces de kidnapping et de mort de la part des officiels du gouvernement.

Chaque fois que les talibans et l’ISIS (services secrets pakistanais) se battaient contre les forces gouvernementales de la province de Ghor, je relatais les affrontements. Cela créait des problèmes, tels que les appels des talibans ou leurs lettres me demandant de cesser de publier des articles y compris le compte-rendu des combats. Après chaque nouvelle émission de Radio Firozkoh sur le sujet, les problèmes augmentaient. Jour après jour, mois après mois, la situation empira, le 16 décembre 2015, j’ai reçu une lettre des talibans, résumée plus loin. Alors, je n’eus pas d’autre choix que de quitter ma ville. Le 18 janvier 2016, je partis pour Hérat pour obtenir un visa. Pendant ce temps, les talibans et d’autres groupes qui m’avaient menacé étaient à ma recherche. Mes amis m’ont averti qu’on me poursuivait et me conseillèrent la prudence. Je me cachai dans différents lieux à Hérat. J’était désespéré lorsque le 14 février 2016 je quittai Hérat. Avant d’aller en Iran, je rencontrai des officiels du bureau du conseil provincial, ainsi que des forces chargées de protéger les journalistes. Malheureusement, ils ne pouvaient rien faire dans ma situation.

Résumé de la dernière lettre des talibans

Saboor Nadem est le directeur Radio Firozkoh, la page Facebook de la station. Il n’a jamais parlé des activités réelles des Mujahedin et d’une répression du gouvernement à l’encontre des Mujahedin. Il n’a publié que ce que le gouvernement lui a ordonné de dire. Il doit être enlevé et tué.

Lire cette lettre a été effrayant pour moi. D’un côté, je recevais des menaces des officiels du gouvernement et de l’autre côté les talibans avaient mis mon nom sur leur liste noire. Je subissais de graves menaces de tous les côtés.

Ma longue route vers la Suisse et une nouvelle vie

Mon voyage d’Afghanistan jusqu’en Suisse a été long et très difficile. J’ai traversé l’Iran dont le gouvernement est hostile envers les réfugiés afghans. Après avoir passé en Turquie, je suis monté dans un bateau pour faire la traversée de la mer Égée vers la Grèce. En Grèce, j’ai été coincé dans un camp à Athènes où certains réfugiés se battaient entre eux et où des serpents se glissaient dans ma tente la nuit. Et à Idomeni, dans un camp improvisé près de la frontière macédonienne où plus de dix mille migrants s’entassaient, j’ai vu de mes propres yeux deux Syriens s’immoler par le feu. L’un d’eux mourut et l’autre survécut avec de graves blessures.

J’essayai de traverser la frontière greco-macédonienne huit fois avant d’y parvenir. Lors de chaque tentative manquée, j’ai dû passer quelques nuits dans la forêt sans nourriture. Parfois, je mangeais des feuilles que je prenais sur les arbres. La neuvième fois j’ai pu réussir à traverser la frontière et poursuivre mon chemin par la Macédoine et la Serbie où j’ai été à nouveau arrêté en essayant d’entrer dans l’Union européenne.

Après avoir passé près d’un mois dans un camp sans équipement à la frontière serbo-hongroise, j’ai passé quatre autres semaines juste à quelques mètres du centre de détention sur sol hongrois construit avec des conteneurs de bateau. Quand enfin la police hongroise m’a laissé entrer, je suis allé à Budapest, j’ai trouvé un passeur et j’ai été embarqué à l’arrière d’un grand camion. J’y suis resté enfermé seul dans un conteneur pendant deux jours et demi. Il n’y avait pas de ventilation, j’avais de la difficulté à respirer et je n’avais aucune idée de quand et où on allait me débarquer de l’arrière du camion.

Par chance, le camion s’est arrêté à Bâle et j’ai foulé la rue comme un homme à demi-libre en Suisse. La procédure de ma demande d’asile n’a pas été plus facile. Pendant deux ans et demi, j’ai attendu en ne sachant si, oui oui non, j’allais être autorisé à vivre en Suisse. Mais, maintenant je suis très heureux d’être un résident suisse légal jouissant d’un beau pays sûr avec beaucoup de gens formidables.

Nadem travaille actuellement à la Télévision suisse de la diaspora

Malheureusement, il y a beaucoup de gens qui n’ont pas eu ma chance. Certains sont encore coincés dans l’Afghanistan déchiré par la guerre. Mon coeur souffre pour mes compatriotes qui, comme moi, ont osé affronter l’autorité du gouvernement et les groupes de militants se battant pour le pouvoir. Contrairement à moi, ils cherchent toujours désespérément un refuge.

Je suis à jamais reconnaissant au gouvernement suisse qui m’a fait confiance. J’espère être à l’avenir en mesure de rendre service à ce grand pays que j’appelle mon chez moi.

Traduction de l’anglais par SDR

L’auteur est un journaliste devenu réfugié. Nadem travaillait comme directeur de Radio Firoozkoh à Ghor, en Afghanistan. Il fait des reportage pour FreeManPost et vit en Suisse où il a reçu l’asile politique.

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One Response to “Je suis Saboor Nadem, journaliste freelance de la province de Ghor en Afghanistan, aujourd’hui réfugié en Suisse”

  1. Yann Le Houelleur 5 avril 2021 at 12:30 #

    Moi qui suis pourtant très méfiant vis-à-vis de l’immigration massive, j’ai été bouleversé par le témoignage de Saboor Nadem. C’est à n’en point douter un VRAI journaliste qui force l’admiration parce qu’il s’est heurté aux pouvoirs les plus tyranniques que l’on puisse imaginer. Je compare l’exercice de sa profession avec la « décomposition » de l’éthique en matière journalistique dans le pays où je vis. Certains des journalistes les plus connus, en France, abusent du copinage et des privilèges. Ils présentent des journaux télévisés destinés à ne pas faire de vagues où des questions graves ne sont jamais abordées. Quand ils sont virés d’une chaîne, ils retrouvent immédiatement un strapontin en or sur une autre antenne. Ils ne font que répéter à longueur de journée les mêmes inepties et n’abordent pas des sujets tels que la corruption dans les administrations municipales, les arrangements entre potes dans les milieux politiques, les agissements parfois troubles du pays dans la sphère des relations internationales… Et ils ont des emplois garantis à vie ainsi que des salaires qui en font, pour certains, les salariés les mieux payés de France…
    Hélas, des journalistes qui « souffrent le martyre » tel Saboor Nadem, il y en a des milliers dans des pays dont on ne parle jamais de leur enfer au quotidien. Ils mériteraient que des journaux, des sites d’infos – merci infoméduse! – parlent d’eux aussi souvent que possible.
    Bon courage, Monsieur Nadem !!!

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