Les Péruviens aux urnes, un peuple meurtri mais trop résigné


PAR PIERRE ROTTET

Le peuple péruvien, doublement, triplement, quadruplement meurtri, de plus immuablement trompé et bafoué par la classe politique, se rend aux urnes le 11 avril. Un peu plus de 25 millions d’habitants élisent un nouveau président et 130 congressistes. Le pays, l’un des plus durement touchés au monde par la pandémie, vit aujourd’hui au rythme d’une instabilité politique jamais atteinte, sans doute. Pourtant, paradoxe, rien après ces élections – le vote est obligatoire au Pérou – ne devrait changer. Rien! Sauf surprise. Sauf miracle!

Un peu comme si, de plus en plus désabusés, les Péruviens, comme ils le font depuis plusieurs décennies, tendaient à nouveau et plus que jamais aux politiciens et partis politiques traditionnels, qui n’en finissent pas de se couvrir de honte, la baguette pour les flageller. Les sanctionner! Les punir! Les mépriser!

Des Péruviens meurtris par une pandémie qui a mis en évidence les failles cruelles, criardes et désastreuses d’un système plus que précaire voire inexistant de santé publique, d’un système fragilisé depuis des lustres en raison de l’absence de réformes. La faute à l’absence flagrante d’investissements, du désintérêt et de l’arrogance chronique des gouvernements successifs dans un pays où les pauvres se comptent par millions, néanmoins réputé le plus conservateur d’Amérique du Sud.

Des Péruviens meurtris en raison des millions d’emplois perdus depuis mars 2020, sans doute entre 5 et 8 millions. Sans parler du travail informel endémique passé en un an de quelque 70% à plus de 75%. La situation n’est pas meilleure pour les enfants de tous âges, à tous niveaux de leurs études, privés d’écoles présentielles, de contacts et de vie sociale, lâchés par un système public défaillant lui aussi depuis bien longtemps en matière d’éducation, désastreux depuis fin novembre 2019, date du début des vacances estivales. Des jeunes condamnés à être privés d’école jusqu’en juin 2021. Au mieux !

Des Péruviens meurtris et victimes également des incohérences, des impérities et des incompétences des autorités depuis que le virus a pris le pouvoir. Là aussi!

Des Péruviens meurtris en raison du mépris que l’immense majorité des partis politiques, des dirigeants, des élus, présidents, congressistes, fonctionnaires, de justice ou autre, exprime à l’égard des citoyennes et des citoyens du Pérou, victimes d’un autre virus, dévastateur mais immuable, lui, nommé corruption, mal indélébile au Pérou s’il en est.

Des citoyens néanmoins complices, qui acceptent sans réagir ni se rebeller un système électoral absurde et supposément démocratique. Comment expliquer que des candidats à la présidence ou au Congrès, entre autres fonctions publiques, puissent se présenter malgré les casseroles qu’ils traînent pour délits graves, voire très graves, le plus souvent! Cela en dépit de poursuites judiciaires dont ils sont l’objet, pour beaucoup. Dans l’une de ses récentes chroniques le journaliste péruvien César Hildebrandt, exprime son courroux face à l’apathie des Péruviens, leurs passivités. «Ma modeste théorie, écrit-il à propos de la corruption, n’est pas de prétendre qu’en d’autres lieux, la pourriture en matière de chose publique n’existe pas. Le problème est qu’ici, depuis que nous nous sommes pris en mains depuis l’indépendance, la sanction sociale n’existe pas. Nous n’avons aucune volonté de rectifier».

Les faits, accablants s’il en est, viennent étayer les raisons de cette colère. A l’évidence, commente un ami journaliste, il n’était pas tolérable de permettre à l’ex-président Ollanta Humala et à la cheffe de file des populistes du clan Fujimori, par deux fois présente au second tour d’une présidentielle, de prétendre participer à la campagne électorale qui vient de s’achever. L’une et l’autre ont accompli plusieurs mois de prison préventive, pour des actes de corruption, enrichissement personnel, lavage d’argent. Et plus. Tous deux sont encore et toujours sous le coup d’investigations. « Quel manque de dignité, de respect pour les citoyens. Quelle agression de la démocratie. Quelle honte pour un système électoral hors des clous. Faut-il que certains électeurs aient à ce point perdu l’estime d’eux-mêmes ?  Un peu comme si coups de balais et révoltes avaient été mis au rancard au Pérou,», s’insurge ce correspondant dans un récent courriel adressé à Infoméduse.

Autre candidat, Daniel Urresti, un troisième larron, a, lui, été condamné pénalement il y a cinq ans à 12 mois de prison pour diffamation, notamment. Il est toujours sous le coup d’une nouvelle investigation. 10 des 18 candidats à la présidence sont sous le coup d’investigations judiciaires, pour divers délits. Dont celui de corruption, fléau national. Sur les huit restants, la palme revient au millionnaire Rafael López Aliaga, lié à l’Opus Dei, patron des trains péruviens rachetés à Fujimori – aujourd’hui emprisonné – du temps de sa gloire. Aliaga reste sur une ardoise d’impôts impayés au fisc de l’ordre de 24 millions de soles – environ 8 millions de francs. Dans l’un des derniers débats télévisés, il se vantait de pratiquer l’autoflagellation. Revendiquant de plus sa misogynie, sa haine et son homophobie, faisant passer un Bolsonaro pour un enfant de choeur.

18 des 20 organisations ou partis politiques qui prétendent à un siège au congrès ont pour le moins dans leurs rangs un candidat – et non des moindres, dans la plupart des cas – condamné pour délits graves. En tout, selon « La Republica », quelques 140 candidats au Congrès sont sous le coup d’une enquête.

Des récents sondages plaçaient Rafael López Aliaga dans le haut du tableau, avec 5% d’intentions de vote, derrière Keiko Fujimori, avec moins de 8%. Celle-ci pourrait bien se hisser au second tour malgré ses graves antécédents. Quant à la candidate d’une certaine gauche, Véronika Mendoza, longtemps dans le groupe de tête, à égalité avec Keiko Fujimori, elle ne devrait pas figurer dans le peloton de tête, après la massive et dévastatrice campagne des chaînes de TV privées et de la presse quotidienne des milieux bourgeois et conservateurs, fermes dans leur manière de manipuler et de contrôler l’opinion publique.

Reste que dimanche, le vote blanc ou nul devrait largement l’emporter avec 20 et 25%, estime-t-on, soit entre 10 et 15 points de plus que les candidats arrivés en tête de ce premier tour. Aucun d’entre-eux ne devrait dépasser les 10 ou 12%. Suffisant pour que la droite et les ultras conservateurs se maintiennent au pouvoir pour des années encore.

Depuis plus de 4 décennies, hormis deux présidents par intérim, dont celui qui assume actuellement sa tâche, tous les anciens présidents péruviens ont fini en prison ou sont l’objet d’enquêtes, voire, pour l’un d’eux, d’une demande d’extradition. On compte aussi un suicide.

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