Au cimetière Saint-Léonard, le chemin de croix des visiteurs, privés d’arrêt de bus depuis trois ans et demi!


Enquête: PIERRE ROTTET
Photos:  © 2021 Laurette Heim

« Un vrai parcours du combattant ! » Aux abords du cimetière Saint-Léonard, à Fribourg, Denise (*) s’accroche tremblotante à sa canne avec sa main droite, pendant que l’autre agrippe le bras de son amie. Une copine de longue date, qui l’accompagne parfois dans ce douloureux chemin de croix…

Depuis le décès de son époux, il y a 18 mois, Denise compte les fois où elle a pu se rendre sur la tombe de celui qui a partagé sa vie. Une explication à cela, pas forcément comprise, et même pas du tout : l’arrêt de bus “Cimetière” a été abruptement supprimé! La raison exacte? Pas facile d’y voir clair, comme le révèle l’enquête d’infoméduse.

Une chose est sûre, les Transports publics fribourgeois (TPF) ne desservent plus cet arrêt sur la ligne 1 des TPF, qui mène de Marly aux Portes de Fribourg, et vice-et-versa. Le chantier lié à la patinoire du St-Léonard et du complexe attenant y est-il pour quelque chose? Tant les TPF que l’Agglomération de Fribourg (Agglo) se dégagent de toute responsabilité dans la décision de supprimer l’arrêt. Sans parvenir à calmer les usagers qui ont le sentiment d’un cafouillis et multiplient les incompréhensions.

« Mes enfants habitent très loin de Fribourg. Venir dire « bonjour » à René (*), prier sur sa tombe, m’est défendu si l’une ou l’autre des mes amies ne me prête pas assistance pour me déplacer et marcher trop longuement entre l’arrêt actuel de la Poya et le cimetière. Et encore moins avec un arrangement floral. Prendre un taxi ? Ma petite rente ne me le permet pas, même s’il m’arrive d’y avoir recours !». Denise ne comprend pas la décision des TPF de supprimer cet arrêt qui la mettrait à un pas du lieu de recueillement. A un pas d’un bus de l’autre côté de l’Allée du cimetière pour s’en retourner chez elle.

Denise n’est pas du genre à protester, à s’indigner. Son amie le fait à sa place : « Comment voulez-vous qu’elle puisse faire seule le trajet depuis le plus proche arrêt, situé au lieu-dit “La Poya”, à quelques 500 mètres du cimetière. Ses jambes incertaines le lui interdisent. Imaginez-la descendre seule du bus, parcourir la distance, avec des fleurs à la main, ou un arrangement plus pesant, une démarche hésitante, quelquefois vacillante, peu assurée malgré sa canne. Imaginez-la cahotante, sur une route inégale dans son revêtement, étroite et pleine d’embûches entre la patinoire et les terrains de football. Avec un semblant de trottoir d’une centaine de centimètres de largeur à même le bitume, délimité côté terrain de foot par une ligne jaune qui passe également pour une piste cyclable. Autrement dit, sans vraie zone de sécurité pour les piétons, entre les voitures et les camions, qui plus est ! Qui mordent immanquablement sur l’espace censé être piétonnier ou cyclable, lorsque s’opèrent des croisements de véhicules. A plus forte raison des poids-lourds ! »

L’amie a la colère que Denise n’exprime pas. Celle-ci semble résignée, comme on peut l’être à des âges ou tout semble échapper trop vite au vouloir. Pas forcément de manière irrémédiable mais surtout lorsque ces personnes subissent des décisions qui les pénalisent…

Son cas est pourtant celui de dizaines, de centaines de personnes privées de mobilité propre, de voiture, par exemple. De quoi émouvoir les pouvoirs publics concernés, et notamment politiques? « L’arrêt « cimetière » n’est plus desservi depuis plusieurs mois », nous confirme Pierre Jenny, responsable « communication et relations publiques » des TPF.

Quelques mois ? En réalité depuis le 19 février 2018, concède Pierre Jenny ! Selon lui, « les bus n’avaient plus la possibilité de passer par le trajet habituel à cause du chantier de la BCF Arena, la patinoire St-Léonard ».

Plus de trois ans et demi ! Combien de citoyens privés de transport public ont été ainsi freinés dans leur désir de rendre visite à leurs êtres chers pour une raison ou une autre mais liée, de toute évidence, à la disparition de l’arrêt “Cimetière”. Un arrêt pourtant d’utilité publique. Supprimé pour l’heure. Obligeant de la sorte le visiteur du cimetière à utiliser son propre véhicule, pour qui en possède un, contraint alors à trouver une place de stationnement problématique en face du cimetière. Cela en l’absence de quelques places de parking pourtant souvent réclamées par les usagers, à plus forte raison lorsqu’ils sont porteurs de lourds arrangements pour fleurir les tombes.

Sollicité par courriel le 23 juin dernier pour avoir un avis sur la question et la décision du TPF de suspendre l’arrêt « cimetière », le secrétariat de l’administration de la ville n’avait toujours pas répondu à l’heure d’écrire ces lignes.

Trois an et demi sans desserte pour « L’arrêt cimetière ». Et toujours rien en vue. La déception est à la mesure de l’incompréhension pour les usagers. D’autant plus que, selon un employé du cimetière, soucieux de garder l’anonymat, des bus des TPF parvenaient à l’arrêt cimetière avant la période Covid 19. Autrement dit entre la reprise du championnat de hockey et les rencontres jouées à domicile par Gottéron, en automne 2019 et les premiers mois de 2020, les bus des TPF prenaient en charge la foule de spectateurs une fois les rencontres terminées. Notre interlocuteur s’étonne d’autant plus que des bus de sociétés privées parviennent sans problème aux abords du cimetière. Tout comme les imposants camions-remorques qui déversent leurs impressionnants chargements pour les besoins de la construction de l’énorme chantier ».

Le responsable de la communication et des relations publiques des TPF confirme l’information, à savoir que durant ladite période, « des bus de renforts s’en venaient chercher les spectateurs tout près de la patinoire, à la BCF Arena. Un concept validé par la police ».

Quand les TPF prévoient-ils de desservir à nouveau l’arrêt délaissé depuis plus de 40 mois ? Pierre Jenny renvoie la question à l’Agglo: « Nous attendons une décision de la part de nos commanditaires ».

L’Agglo répond par la voix de Félicien Frossard, secrétaire général: « La mise en place d’une solution ad hoc de remplacement durant les travaux n’a pas pu être envisagée pour des raisons de coûts. Une réflexion est actuellement en cours concernant le parcours de la ligne 1 sur le « plateau d’Agy ». La desserte de l’arrêt situé au niveau du cimetière fait partie des options étudiées ».

“Options étudiées” ? Selon des sources bien informées, elles seraient au nombre de trois, dont deux avec une reprise de la desserte « cimetière » par des tracés différents.

Dans ce jeu politique où chacun semble se renvoyer la balle, les visiteurs du cimetière devront encore s’armer de patience. Combien sont-ils potentiellement? Il y a 4 ans, selon des chiffres obtenus par infoméduse, sur les milliers d’utilisateurs de la ligne I, 200 à 300 personnes descendaient chaque jour du bus à l’arrêt « Cimetière ». Et l’on peut estimer à 10%, soit entre 20 et 30 personnes, les personnes qui s’en venaient quotidiennement fleurir des tombes dans les travées aux souvenirs du cimetière St-Léonard. 

Une majorité de « vieilles » et de « vieux », de toute évidence. Des citoyens sacrifiés sur l’autel des chiffres?

(*) Noms connus de la rédaction.

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