A Paris, Jean et Thomas, deux militaires en guerre contre l’inertie à la française, m’ont salué


PAR YANN LE HOUELLEUR

En quelques années, elle est devenue la « rue de la nuit » la plus animée et la plus fréquentée : la rue de Buci (en plein 6ème arrondissement) prend la relève de celle de Saint-André des Arts quand on traverse la rue Mazarine. Pour ceux qui ne connaissent Paris que dans les grandes lignes : le boulevard Saint-Germain s’étend juste à côté. A partir de 17 heures, les si nombreux cafés et restaurants blottis les uns contre les autres voient leurs terrasses prises d’assaut par une clientèle plutôt jeune. Une clientèle friquée puisque le boc de bière, à l’Atlas, peut valoir une quinzaine d’euros en soirée.

Il y a quelques années, ce restaurant se faisait bien discret. Ses gestionnaires ont acquis le magasin de fleurs adjacent et le resto est désormais si allongé qu’il évoque un navire croisant au large de la Seine… La Maison Sauvage est tout aussi pleine de monde : la façade de ce bistrot s’est fardée de vert et de rose : de la végétation artificielle dégouline sur les façades. « Vous n’avez pas un dessin de la Maison Sauvage ? » me demande Stéphanie. Cette femme qui porte des vêtements hyper colorés travaille dans une société, rue Saint Antoine, dont elle loue la progression du chiffre d’affaires.  Les cent employés y conçoivent des gammes de vêtements dont la fabrication, précise-t-elle, « est délocalisée ». Et dire que le gouvernement veut rapatrier des usines en France… La délocalisation s’apparente en fait à l’acceptation d’une précarisation pour tous, plutôt qu’un juste partage du travail.

Une heure auparavant, ce sont deux militaires ployant sous un sac à dos « bien dodu » qui m’ont salué, Jean et Thomas. Leur regard franc et lumineux m’a communiqué une énergie tonique. « Mais pourquoi vous êtes-vous engagés dans l’armée ? ». Ils m’ont prévenu : pour des raisons de sécurité ils ne pouvaient pas tout me dire, mais la question ainsi posée a engendré des commentaires inattendus. « Je suis très imprégné de la foi, a plaidé Jean tout en caressant une croix dorée suspendue à un fin collier. Je voulais exercer un métier qui me permette de mettre ma vie au service de mon pays. Dans presque toutes les professions se développe une compétion entre les salariés qui sont maltraités. A l’armée, cela fonctionne autrement. Nous faisons partie d’une grande famille et nous nous entraidons. Les exercices, les épreuves nous imposent de nous sentir partie prenante d’un même corps. Et nous n’avons pas peur de la mort car nous savons qu’il y a une vie après la vie. Pour rien au monde nous ne ferions autre chose. »

Eblouis par les coloris de ces dessins que je fais modestement, à l’air libre, les deux militaires n’étaient pas venus pour acquérir un dessin mais pour me dire de continuer à lutter pour mes idées. Ils étaient bien plus jeunes que moi et cependant j’avais tant à apprendre d’eux. Eux aussi pensent qu’une profonde inertie s’est saisie de toute une partie de la France. La pauvreté, le chômage explosent. La propagande si insistante du gouvernement masque ces plaies aggravées par la crise sanitaire. Mine de rien, les pouvoirs publics n’auront d’autre choix que d’étrangler les contribuables, à défaut de rogner sur certaines dépenses superflues, afin de soulager « la dette de la Covid ». Le « quoi qu’on coupe », au ministère des Finances, va succéder au fameux « quoi qu’il en coûte ».

En général, les autorités n’encouragent pas les laissés-pour-compte à entreprendre les efforts nécessaires. Sitôt la quarantaine sonnée, des professionnels en tout genre sont poussés vers la porte de sortie et beaucoup sombrent dans une interminable déprime. Cri de guerre de ces deux jeunes hommes si déterminés : « Ne perdez pas la foi et refusez de vous coucher devant les idées fausses et les illusions qui détruisent notre société. » Ils s’en allèrent aussitôt. Ils devaient prendre part au défilé militaire du 14 Juillet sur les Champs Elysées. « Vous imaginez à quel point nos parents seront fiers de savoir que nous y sommes quand ils regarderont la transmission du défilé à la télévision… »

L’auteur est dessinateur et journaliste, fondateur d’un journal numérique publié en France, “Franc-Parler

Dessins ©2021 Yann Le Houelleur mis à la disposition d’Infoméduse. Reproduction interdite.

Rue de Bourbon-le-Château

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