A Paris, les cafetiers-restaurateurs font triste mine


PAR YANN LE HOUELLEUR, texte et dessins


Un bistrot au pied d’un élégant immeuble déploie ses stores rougeoyants sur une place très animée à proximité de la Fontaine Saint-Michel. Des milliers d’inconnus se croisent chaque jour sous la frissonnante canopée de platanes élancés, feuillages que frôlent les parasols de ce bistrot proposant des pizzas en fin d’après-midi. Ce sont des banlieusards en mal de distractions, mais aussi un nombre croissant d’ombres humaines qui s’adonnent à la mendicité ou ravissent « si nécessaire » des portables et des portefeuilles.

Atmosphère fébrile propre aux grandes villes. Parmi les conséquences des bouleversements psychiques causés par une politique sanitaire fondée sur la peur : pour beaucoup, l’insouciance a fait place à une méfiance généralisée. Cette tension se propageant à travers la société est exacerbée par les rafales de klaxons. Voitures de police, camions des sapeurs-pompiers, véhicules du Samu et des ambulanciers… 

Deux jours avant l’entrée en vigueur du pass sanitaire, les serveurs de ce bistrot avaient les bras ballants. L’un d’entre eux, en l’occurrence une jeune femme d’origine sud-américaine, m’observait curieusement en train de dessiner. La pluie menaçait une fois de plus, en cet été préalablement pourri. « Alors, ça marche les affaires ? » Comme je prêtais peu d’attention à ces propos, elle insistait, presque venimeuse : « C’est dur d’être payée au portefeuille.»

Je n’ai pas compris de suite : elle parlait d’elle-même, croyant que je gagnais beaucoup plus d’argent qu’elle ! (Le néolibéralisme, faisant de l’argent une religion, n’a-t-il pas fait s’enflammer la jalousie un peu partout ?) Puis sans prendre aucune précaution elle a bruyamment interpellé ses collègues, dont l’un scrutait la place avec un regard plutôt hargneux : « Elle est triste notre terrasse ! »

Sous les stores rougeoyants, effectivement : peu de consommateurs avaient pris place. J’en profite pour constater une manie, celle d’un racolage plus ou moins discret, qu’ont prise les serveurs des restos parisiens ces dernières années : ils se plantent en bordure de trottoir si nécessaire pour inciter les passants à faire une pause sur leur terrasse . 

En France, comme ailleurs, aussi bien pendant le premier confinement (printemps 2020) si strict puis après, les téléspectateurs ont beaucoup pleuré sur le sort des cafetiers-restaurateurs auxquels les journalistes tendaient si fréquemment le micro. Certains, plutôt malins, administrant des établissements réputés, étaient invités (et ils le sont toujours) par BFM-TV et CNews à analyser la « crise sanitaire » en compagnie de professeurs gérant des services au sein d’hôpitaux publics. Ce sont les nouvelles vedettes des plateaux télé, au même titre que les policiers dont les représentants syndicaux n’ont jamais autant pris la parole. En quelques mois, des commissaires de police ont acquis une notoriété supérieure à celle de politiciens, notamment parce qu’ils restituent des réalités moissonnées sur le terrain.


Le plus fort de la crise serait-il passé ? On peut en douter quand on s’aperçoit que tant de pays ont cédé à « la tentation de la surveillance implacable du Parti communiste chinois » en instaurant l’obligation de présenter à l’entrée de lieux publics un code QR. Selon un biologiste qui vit en province, « nous ne sommes qu’au début d’une très longue guerre… Les variants vont se multiplier… »

Les complications d’ordre économique deviennent un casse tête pour les autorités et une source de soucis pour les entrepreneurs qui doivent s’habituer à naviguer sur des mers très agitées au gré de lois imposées en toute hâte. Les cafetiers-restaurateurs ont déjà vécu d’atroces moments et criblés de dettes ils ont même eu du mal à recruter. Mais à observer l’augmentation des tarifs des consommations, l’extension de leurs terrasses, ils semblent joliment se rattraper. A Paris, métropole où les prix flambent plus rapidement encore que le virus, il est courant de se voir « offrir » une tasse de café oscillant entre trois et quatre euros. Ces « petits noirs » n’ont de surcroît aucun arôme et servis trop tièdes avec une buchette de sucre microscopique. Un soir de juillet, dans l’hallucinante rue de Buci, où se massent tout à la fois des couples branchés et des jeunes gens accros aux griffes vestimentaires venus de la banlieue, une connaissance m’a invité à prendre un verre. Elle m’a conseillé une bière soit disant revigorante… un chouette cadeau puisque le bock est facturé 14 euros !!! 

La crise sanitaire a fait perdre à une bonne partie de la population le sens des réalités, exacerbant par ailleurs une évolution des mentalités : on parle fort, on ne dit plus « bonjour »,  on s’adresse à des inconnus comme s’ils étaient « des potes »  ou des internautes connectés aux mêmes réseaux sociaux…


Les loufiats de Paris sont décidément, tout au moins pour certains, de drôles d’oiseaux. Tout sourire, chaleureux ou mielleux, quand un client s’intéresse à leur terrasse, mais d’une férocité verbale – en coulisse – choquante quand ils déblatèrent sur le compte d’un « mauvais client ». Le mauvais client, évidemment, c’est celui qui se contente d’un simple café plutôt que de s’embarquer dans une carte où se chevauchent des qualificatifs grandiloquents pour désigner un « drink » ou « un cocktail ». Les loufiats seraient-ils devenus des commerciaux impitoyables s’arrogeant le droit de faire le tri entre les clients friqués et ceux plus récalcitrants au moment de commander ?

Mais on peut comprendre l’humeur parfois grinçante de ces professionnels de la restauration quand on observe, pendant toute une soirée, leurs terrasses. A l’époque où le tourisme de masse battait son plein, et quand les visiteurs étrangers provenaient de pays réputés fortunés, il pouvait y avoir jusqu’à trois services par soirée. En principe, les touristes sont des gens pressés inféodés à un emploi du temps contraignant : découvrir la plus grande variété de lieux en l’espace de quelques jours. Par contre, quand un banlieusard (les département à deux chiffres commençant par un « 9 » : Seine Saint-Denis, Hauts-de-Seine- etc.) s’aventure dans la capitale pour échapper à la monotonie des « jours ordinaires », il s’installe à la terrasse d’un café ou d’une brasserie pendant une durée indéterminée voire une soirée entière. Il se sent site vite chez lui. Cet inconnu estime, inconsciemment, qu’il doit rentabiliser son déplacement. Et voilà des tables occupées par les mêmes personnes, les mêmes tribus pendant des heures. Anxieux, se demandant s’ils seront toujours là demain, les serveurs et serveuses regardent du coin de l’œil ces nouveaux venus qui vont à Paris comme certains se rendent à l’autre bout du monde. Ils n’osent rien dire mais quand ils ont l’occasion de se confier à une oreille bienveillante (la mienne !) ils ont des réflexions plutôt pragmatiques : « Faut bien faire avec la réalité. Ce n’est plus comme avant. Tout devient très compliqué, même pour  nous… »

L’auteur est dessinateur de rue et journaliste bénévole à Paris.

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