La nuit tombe sur Kaboul


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Ils ont déboulé sur Kaboul, barbus, échevelés, sans masque Covid mais drapés dans leurs turbans des mille et une nuits. Ils sont beaux, ils ont du panache. A les voir humant ainsi la victoire, fleur au kalache, hilares sur les images diffusées en boucle par les agences internationales, on croirait revivre la révolution cubaine. 1959, quand Castro et ses compagnons faisaient le pied de nez à l’Amérique.

L’histoire bégaie mais guère plus. Pour se métamorphoser en héros bibliques, les Talibans version 2021 intègrent les réseaux sociaux. Devenus rois de la com, ils parviennent presque à faire oublier que derrière ce glorieux romantisme de façade se cachent cruauté, violence, misogynie et intolérance, comme en attestent les premiers témoignages récoltés sur place après leur retour au pouvoir. Plusieurs journalistes ont été assassinés. Femmes et hommes sensibles aux crédos des droits humains se terrent.

Amérique, Amérique, pourquoi nous as-tu abandonnés ? « Le rôle de nos soldats n’était pas d’introduire la démocratie en Afghanistan », répond Biden. L’aveu a le mérite de la sincérité. Il n’en reflète pas moins le constat d’un fiasco total. En s’arrogeant unilatéralement le droit d’intervenir en Afghanistan, les Etats-Unis se sont comportés en puissance impéraliste classique. Ils ont mis en place des institutions fantoches qui ont donné l’illusion de promouvoir la liberté politique et l’égalité selon les canons – vertus déjà ô combien adaptables ! – de nos démocraties libérales.

Sans sincérité dans la démarche, l’échec était programmé. Et les alliés qui ont marché dans la combine, l’Allemagne en tête, portent la même responsabilité. Le retour de la burqa dans les rues de Kaboul symbolise de manière dramatique la mort de l’illusion féministe que cette grande farce a entretenue.

La nuit tombe sur Kaboul. Et l’Occident hébété réalise l’ampleur du désastre. Avait-il seulement perçu l’enjeu de sa longue présence en Afghanistan ? Ecouler les armes fabriquées par les membres de la coalition? L’argument n’est pas moins idiot que la lutte contre le terrorisme. Ou la mainmise sur les immenses ressources minières du pays conquis. Mais là encore, c’est raté. Tirez les premiers, Messieurs les Chinois ! Pékin, par exemple, n’a pas attendu le départ des GI’s pour s’approprier une part enviable du gâteau. Au nez et à la barbe de l’occupant, la Chine a fait main basse sur l’exploitation de cuivre dont l’Afghanistan est l’un des principaux producteurs.

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One Response to “La nuit tombe sur Kaboul”

  1. Yann Le Houelleur 23 août 2021 at 11:26 #

    De trop nombreux journalistes, aimant les tours de passe passe, se permettent d’évoquer des sujets de manière subjective sans pour autant les maîtriser. Je connais Christian Campiche suffisamment bien pour savoir qu’en fonction de son expérience, il est capable de discerner les enjeux d’un fait d’actualité. A l’heure où la France entière (ou presque) s’intéresse davantage « au racisme de l’âge » avec la probable mise à l’écart de notre cher professeur Raoult, on voit combien l’âge peut compter dans la sphère journalistique. (Pas pour tout le monde cependant, étant donné que nous connaissons pour le moins un confrère qui pisse de la copie pour dire tout le temps les mêmes choses.) Vous n’êtes pas né de la dernière pluie et vos éditoriaux sont de plus en plus crédibles et clairvoyants. Bravo !!!
    Tout cela pour vous féliciter des propos équilibrés de cette opinion bien informée de la situation en Afghanistan.
    Cette phrase m’a paru très opportune et reflétant une assez rare lucidité : « (…) La nuit tombe sur Kaboul. Et l’Occident hébété réalise l’ampleur du désastre. Avait-il seulement perçu l’enjeu de sa longue présence en Afghanistan ? Ecouler les armes fabriquées par les membres de la coalition? L’argument n’est pas moins idiot que la lutte contre le terrorisme. Ou la mainmise sur les immenses ressources minières du pays conquis. Mais là encore, c’est raté. Tirez les premiers, Messieurs les Chinois ! Pékin, par exemple, n’a pas attendu le départ des GI’s pour s’approprier une part enviable du gâteau. »
    Il faudrait qu’un confrère bien au fait des questions afghanes creuse cet « aspect des choses » si important : les ressources minières. Mon petit doigt me dit que là est l’enjeu. Creusons, oui : quelles sont ces richesses souterraines ? En réalité, on peut se demander si toutes « ces histoires » de femmes obligées de se voiler à nouveau, de populations amenées à se soumettre à la charia préoccupent au premier plan les défenseurs d’un Occident prétendument « des Lumières ». Toutes mes excuses si je peux choquer, mais je suis persuadé qu’un Occident décadent tel que le nôtre, chantre de l’individualisme et du pillage des ressources naturelles, se moque comme d’une guigne de ces questions des droit de l’homme. Ce qui intéresse au plus haut point les USA, un pays tel que la France, et bien sûr la Chine, ce n’est pas la détresse morale et sanitaire des Afghanes et Afghans, mais l’étendue des matières premières dont les Talibans ont « hérité ». Et personnellement, je vous le demande, Christian Campiche, de nous dire si de toute manière, quel que soit le pouvoir en place, les puissances mondiales (USA, etc) et même les puissances moyennes (France) ne parviendront pas à négocier plus ou moins aisément avec les nouveaux dirigeants à Kaboul. Peu importe la couleur du pouvoir : on peut toujours négocier en coulisse. Vrai ou pas vrai? Qu’en pensez-vous, chers Internautes de la Méduse ?

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