L’Impérium chinois face à l’Honneur des Rois


PAR MICHEL SANTI

Ce sont 100 millions de jeunes chinois qui jouent quotidiennement à «Honor of Kings», jeu en ligne le plus populaire et le plus rentable au monde, qui rapporte à ses concepteurs 7 milliards de dollars l’an. Essentiellement sous l’emprise du virtuel, la société civile chinoise commence à causer de gros soucis à ses dirigeants et au Parti Communiste qui tentent désormais de remédier à cette addiction quasi généralisée favorisant dépenses à outrance et violence principalement auprès des très jeunes. La situation est plus que sérieuse car elle fut marquée ces derniers mois par des joueurs littéralement agonisants – et même morts d’épuisement dans des cafés internet.

Dès lors, les mesures draconiennes adoptées par les autorités pour limiter strictement l’usage de ces jeux vidéos en ligne se comprend parfaitement, car les enjeux de santé voire de salubrité publiques sont cruciaux dans le cadre de cette lutte contre l’«opium spirituel». Les moins de 18 ans ont donc désormais interdiction de s’adonner à ces jeux hors de plages horaires strictement définies par l’Etat : uniquement 3 heures par semaine au total, seulement entre 20 et 21 heures, que les vendredis, samedis, dimanche et jours fériés. Les autorités du pays affichent une détermination inédite dans le cadre de leur lutte désormais sans merci contre les addictions, car leur attaque frontale contre les entreprises de ce secteur indique que leur attitude paternaliste vis-à-vis de certains acteurs majeurs de leur économie appartient bel et bien au passé.

Cette escalade visant frontalement les géants de la technologie a démarré par une mise sous tutelle en bonne et due forme du géant Alibaba et par le blocage in extremis de l’introduction en bourse du groupe «Ant» créé par Jack Ma lequel a dû payer près de 3 milliards de $ d’amendes pour non respect des règles favorisant la concurrence. Par la suite, des contrôles stricts de Tencent, de Didi et d’une dizaine d’autres sociétés actives dans le secteur des jeux et de la technologie en général leur firent subir un effondrement de la valorisation boursière qui a décroché de plusieurs centaines de milliards de dollars, car elles furent mises en demeure d’arrêter de harceler les usagers avec l’ouverture de fenêtres intempestives. Selon la même logique, la fusion de deux autres compagnies de ventes de films en ligne, Huya et Douyu, fut carrément bloquée car les autorités estimèrent que la résultante serait un géant qui contrôlerait 85% du marché national et qui aurait donc une position outrageusement prédominante. Pourtant, une société comme Tencent, propriétaire du très populaire jeu Honor of Kings, a valu un temps jusqu’au tiers de la capitalisation boursière d’Amazon et avait attiré des sociétés internationales comme Burberry et Nike qui vendaient aux joueurs des accessoires et habits virtuels.

Il faut dire que l’industrie du jeu en Chine était omniprésente et omnipotente et a suscité parmi la population un engouement proche de la folie avec, par exemple, Honor of Kings qui a généré depuis son lancement en 2015 un revenu quotidien moyen de 3.7 milliards de $/année, ou 15 $ par usager et par jour ! Paradoxalement, cette chasse à grande échelle risque de renforcer le secteur technologique à qui il est d’ores et déjà demandé de développer la reconnaissance faciale par ordinateur interposé, dans le but de prendre sur le fait des mineurs qui auraient subtilisé leur code d’accès à des adultes.

Grâce à son modèle naturellement autoritaire, le capitalisme d’Etat chinois démontre ainsi toute son efficacité à réglementer et à sévir dans un contexte où les dépendances de toutes sortes ont été amplifiées par l’isolement suite à la pandémie. Aujourd’hui, les titans technologiques chinois accusent le coup, courbent l’échine et n’ont d’autre choix que de rentrer dans les clous indiqués par leur Etat qui est par ailleurs sur le point de sévir contre les manipulateurs de cours en bourse. Une règlementation stricte des assurances, de l’immobilier, de la santé et d’autres secteurs est ensuite juste une question de temps. Parvenu au pouvoir la même année où Edward Snowden devait alerter sur la surveillance globale mise en place par la NSA, Xi Jinping fonda dès l’année suivante la «Cyberspace Administration of China» déclarant qu’ «il n’y a pas de sécurité nationale sans cybersécurité». Désormais, il passe à la vitesse supérieure et déploie une campagne foudroyante visant la «prospérité commune» en purgeant les excès des jeunes générations pour leur inculquer les «valeurs correctes».
 

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