Attention vous qui nous gouvernez, n’oubliez pas que c’est nous aussi, les pestiférés, les marginaux qui votons pour vous!


PAR EMILIE SALAMIN-AMAR

Il s’est passé quelque chose d’étrange ces derniers temps, c’était le lundi 13 septembre, très exactement. Certaines personnes superstitieuses pensent que le vendredi 13 porte malheur, d’autres, le chiffre 13, tout court. Toujours est-il que ce jour-là, quelqu’un a joué au mon existence, et celle de toute la population de mon pays. Ce drôle de zouave, cet hurluberlu qui trône sur un siège éjectable n’est qu’une marionnette, un jouet, un Playmobil, rien de plus, sinon un fou furieux qui s’imagine, à tort, être à la tête d’un troupeau de moutons. Pour qui se prend-il ce marin d’eau douce? Pour un fieffé capitaine à bord d’un sous-marin armé de torpilles? Certes, nous étions prévenus, nous savions que cela nous pendait au nez, mais qui pouvait croire qu’il passerait si vite à l’action? Alors que l’on s’attendait que le troupeau se rebiffe, manifeste, batte le pavé en brandissant des pancartes sur lesquelles on aurait pu lire liberté. Eh bien non, docile, le cheptel a mollement bêlé en se soumettant aux invectives ordonnées en haut lieu. Du haut de son donjon, Playmobil a revêtu son costume de scène emprunté à quelques dictateurs déchus. On pourrait croire que son verbe s’est affûté, que l’idée vient de lui, que nenni, il récite des slogans entendus ailleurs, sur d’autres terres, celles que gouverne ce jeune roi arrogant appelé Jupiter.

Après le mariage pour tous, voici l’avènement du vaccin pour tous. Formidable élixir de vie qui vous permettra de faire de vieux os, entend-on sur les ondes des radios. Des images de bons citoyens recevant l’injection miraculeuse tournent en boucle sur les écrans des téléviseurs. Les autorités veillent sur votre santé! Vous qui aimez votre pays, patriotes, vaccinez-vous, ne soyez pas égoïste, pensez aux autres pour le bien de la nation. Vous qui êtes éligibles, n’hésitez plus, vous recevrez un laissez-passer, ce sésame messager vous ouvrira toutes les portes de la culture, des divertissements, des loisirs, des restaurants, vous pourrez vous régaler d’une tarte aux abricots ou aux pruneaux pour fêter le Jeûne Fédéral.

Et c’est en écoutant ce discours que j’ai réalisé que j’avais déménagé, bien malgré moi, dans un autre pays, comme par magie. Pourtant, je n’ai pris aucun moyen de transport, ni fumé la moquette, cela fait des semaines que je ne vois personne, pas même ma cousine Elise qui est vaccinée, et qui refuse de côtoyer la rebelle, que dis-je, la pestiférée de la famille. Mais comment ai-je été happé par un vortex qui m’a transportée dans un ailleurs sans bouger de mon fauteuil? Mon environnement est pourtant toujours le même, mais cependant, je suis ailleurs. Je ne connais pas le nom de mon nouveau pays. Pays dans lequel je n’ai pas ou plus envie de résider. Comment faire pour s’évader? Toutes les portes sont verrouillées. Je suis prise en otage par mon propre pays et donc personne ne viendra me délivrer. D’autres, comme moi, sont piégés dans la même nasse. Faudra-t-il sortir dans les rues, manifester, prendre le risque de confrontation avec la police? Subir les méfaits des gaz lacrymogènes? Etre aspergés par de puissants canons à eau? Allons-nous nous défendre en lançant des pierres aux forces de l’ordre? Ou alors, faudra-t-il entamer une la grève de la faim?

Ne sachant plus que faire, ni à quel saint me vouer, je lance un appel à la raison, au bon sens. Au secours! Si vous m’entendez, vous qui me lisez, aidez-nous à nous évader de cette folie ambiante qui ne peut mener qu’à une guerre civile. Attention, ça va péter! Liberté chérie, où es-tu passée? Et ce qui devait arriver, arriva, des milliers de manifestants sont sortis dans les rues à Berne, Bienne et Lausanne. Défilés pacifiques, mais la police les a aspergés d’eau afin de les disperser. Pourtant, quoi de plus naturel que de se révolter lorsque l’on rabote les droits d’un citoyen? Lorsqu’on les prive de tous les lieux de rencontre, de distraction, comment en est-on arrivé à exiger le débours de 40.-Fr. pour effectuer un test afin d’aller boire un café, ou aller au cinéma?

Non, je ne me prostituerai pas, tant pis, quitte à vivre comme un ermite, j’attendrai le temps qu’il faudra. Je survivrai, et le jour viendra où l’on se rendra compte que ces mesures liberticides étaient abusives. Attention vous qui nous gouvernez, n’oubliez pas que c’est nous aussi, les pestiférés, les marginaux qui votons pour vous. A moins que l’accès aux bureaux de vote soient interdits aux non-vaccinés. Et quelle sera la prochaine menace, la prochaine sanction? Serons-nous déchus de notre nationalité? Allez-vous nous enfermer dans un périmètre contrôlé par des miradors pour nous surveiller? Avec l’hiver qui pointe son nez, nous serons facilement reconnaissables, seuls les non-vaccinés seront en terrasse dans les cafés. Aucun besoin d’imaginer de nous affubler d’un signe distinctif!

©2021Emilie Salamin-Amar Editions Planète Lilou (Café aux Lettres septembre) Mots-clés: Dé, hurluberlu, abricot, cousine, marin, pierre. Thème: S’évader (proposé par Maya)

Illustration: ©2021 Stephff

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