Bonnes pages – L’agriculture «sans sol», c’est la fin des dernières nourritures


(….) L’agriculture biologique ne peut renverser l’ordre agricole et alimentaire en place. Elle est plutôt devenue, comme Charbonneau l’avait prédit, le complément d’une gamme de l’agriculture industrielle.

Bernard Charbonneau est l’un des premiers à avoir anticipé cette impasse, à avoir identifié le caractère fonctionnel, pour la société capitaliste industrielle, de l’éclosion de « niches » à la périphérie de l’offre alimentaire dominante. (……) Charbonneau prit dès les années 1960 la mesure du désastre de l’industrialisation de l’agriculture tout en s’inquiétant aussitôt du rôle de caution que pourrait jouer une agriculture biologique dans ce processus. Lui aussi espérait que la bio soit une « activité de pointe, rassemblant l’avant-garde qui percera (it) la digue par où passera(it) un jour la mer ». Mais c’était pour souligner aussitôt que « sa tentation, c’est le ghetto, la secte, où la société globale ne manquera pas d’enkyster le corps étranger qui la menace ». Voilà comment il anticipait cette dynamique de l’extension du « désert agrochimique », au milieu duquel « quelques ghettos verts produi(raient) des produits biologiques pour des épiceries de luxe » qui les vendraient deux à cinq fois plus chers que leurs ersatz d’hypermarché :

L’agriculture « sans sol », la « zéro pâture » c’est la clôture du système industriel. ( …) C’est la fin des dernières nourritures, des derniers bocages remplacés par la chienlit du plastique et de la tôle dans les ruines et les ronces.

Ces lignes de 1973 annoncent la formation d’un clivage de classe autour de l’alimentation, largement avéré aujourd’hui (…). Les inégalités de revenus sont reparties à la hausse dans les sociétés occidentales. Charbonneau montre combien l’existence d’un secteur produisant une alimentation « de qualité garantie » pour une minorité de la population est consubstantielle d’un ordre économique et sociale égalitaire. A l’image des dignitaires du Parti communiste chinois se réservant les produits de ferme bio crées à leur intention. Les couches aisées des sociétés européennes et américaines ont accès à une nourriture moins frelatée et nocive que celle destinée aux masses (…)

(…) Il est un segment de l’offre alimentaire situé au-delà du hard discount(…) c’est le continent en pleine expansion de l’aide alimentaire (…) Cette distribution de colis de nourriture gratuits aux plus démunis ne relève plus du tout d’une situation d’urgence temporaire. Elle devenue un dispositif structurel qui a une fonction dans l’économie : écouler les surplus d’une production agricole pléthorique. (…)

Extrait de : « Reprendre la terre aux machines » par L’Atelier Paysan – Editions Anthropocène Seuil, 2021

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