INFOMÉDUSE EXCLUSIF – Des clients du Groupe E vivent déjà au quotidien une pénurie d’électricité subie sous la forme de menaces de coupure brutale de courant


PAR PIERRE ROTTET

Une possible pénurie d’électricité en Suisse à l’horizon de 2025 a fait les gros titres de la presse du pays, il y a quelques jours. Inconcevable ? Inimaginable ? Et pourtant…

Comme le révèle notre enquête exclusive, aujourd’hui déjà, voire depuis des années même, des citoyens, des familles entières, vivent au quotidien cette « pénurie », subie sous la forme de menaces par le Groupe E de coupure brutale de courant, cet autre poumon de notre vie. Et cela à longueur de jours et de nuits! Privés d’électricité qu’ils sont des jours durant parce que le porte-monnaie est vide, par défaut de paiements, par négligence parfois. Par manque de communication. Par honte ou par fierté souvent, parce que démunis, y compris pour assurer l’essentiel! Parce que la pauvreté ne se revendique pas !

A l’heure où Infoméduse mettait la dernière main à son enquête, le mastodonte français EDF (Electricité de France) annonçait, le 12 novembre, qu’il allait désormais cesser à l’avenir les méthodes pratiquées en Suisse. La mesure était réclamée de longue date par les associations de lutte contre la précarité. La loi française empêchait jusqu’alors les fournisseurs d’énergie de procéder à l’interruption de leur service pour non-paiement des factures relatives à une résidence principale entre le 1er novembre et le 31 mars. 

La décision d’EDF inspirera-t-elle le Groupe E dont le siège est à Granges-Paccot, dans la banlieue de Fribourg? Dans le sillage, les politiques et le gouvernement fribourgeois ? Quoi qu’il en soit, pour l’heure, la réalité et les dégâts sociaux des pratiques du Groupe E n’attirent généralement pas les regards de nos médias. Infoméduse s’est pour sa part penchée sur une évidence qui affecte des centaines, voire des milliers d’usagers du géant fribourgeois de l’énergie. Le Groupe E est l’un des grands piliers de l’économie du canton. Avec la Banque cantonale, la BCF. Entre autres… Un mammouth de cette économie, donc, qui exerce un monopole du courant pratiquement sans partage, en particulier dans les cantons de Fribourg et de Neuchâtel, et qui fait la pluie et le beau temps en matière de distribution d’électricité auprès des particuliers et des entreprises.

Familles durement impactées par la crise économique et sanitaire

« La problématique des coupures d’électricité ou des risques de coupures est bien connue de notre consultation sociale », reconnaît Anne-Pascale Collaud, membre du Comité de direction de Caritas Fribourg. « Nous sommes en effet régulièrement confrontés à des prises en charges urgentes liées à un risque de coupure imminente… Notre consultation sociale vient en aide aux personnes et familles en situation de précarité. Actuellement, ces personnes sont plus nombreuses. Nous faisons en effet face à une augmentation considérable de demandes provenant de personnes dont les situations socio-professionnelle sont précaires. Ces personnes sont durement impactées par la crise économique et sanitaire ».

Interrogée à propos du rôle de Caritas en sa qualité d’intermédiaire entre le Groupe E et les personnes ou familles qui risquent de se voir couper l’électricité et sollicitent des aides de l’oeuvre d’entraide, Anne-Pascale Collaud explique : « Nous commençons par négocier avec le Groupe E puis nous recherchons les fonds nécessaires pour liquider le contentieux… ». Et d’assurer: « Le Groupe E est très souvent un créancier compréhensif ».

Dans un échange courriel avec Infoméduse, la société fribourgeoise se défend de s’en prendre aux gens en difficulté de paiements. Selon Yves-Laurent Blanc, porte-parole, le Groupe E ne sanctionne pas les usagers en difficultés de paiement. « L’entreprise agit avec compassion pour les personnes en détresse mais ce n’est ni son rôle ni son métier d’estimer si une personne peut être exemptée de payer ses factures. Groupe E se doit d’assurer une équité de traitement à l’égard de l’ensemble de ses clients, l’électricité étant un bien certes de nécessité mais qui a un prix ». Yves-Laurent Blanc confirme par ailleurs que les personnes en difficulté, peuvent compter sur des structures d’aide… »

Comme le confirme dans un courriel adressé à Infoméduse le service de l’aide sociale de la ville de Fribourg : «Les personnes bénéficiant de l’aide sociale ne sont pas concernées par ce problème d’électricité. En effet, dans le budget mensuel versé aux bénéficiaires, un forfait concernant la facture d’électricité est compris dans ledit budget ». 

Un casse-tête et des sanctions en moins pour le Groupe E concernant le recouvrement facturé d’un bien. De première nécessité s’il en est, sous nos latitudes…

Il n’en demeure pas moins, aux dires même de Yves-Laurent Blanc, « que sur plus de 13’000 préavis de coupures envoyés par année, nous avons procédé à quelque 2’000 coupures sur les 12 derniers mois sur les 250’000 lieux de consommations desservis par le Groupe E ».

Deux mille ! Soit une moyenne de coupures de courant se situant entre 5 et 6 par jour, qui frappent pour une ou l’autre raison et pour un temps indéterminé des gens, des familles, y compris durant les mois d’hiver, avec les chauffages à l’électricité ou les pompes à chaleurs, notamment. A l’arrêt ! Comme l’est le téléphone… cet instrument qui peut sauver des vies en cas d’urgence ! A la condition d’être relié… A du courant !

Privé d’école à domicile

Mais qui sont dès lors, ces « punis » de la sanction suprême? «Impossible d’en faire le portrait», nous dit hors micro une employée de l’un des nombreux services sociaux régionaux du canton de Fribourg, auprès desquels nous a renvoyés Claudia Lauper, de la direction de la santé et des affaires sociales (DSAS). « La thématique que vous décrivez nous est bel et bien connue. Cependant, nous n’avons pas constaté d’augmentation de ce type de situation depuis le début de la crise économique et la pandémie » écrivent de leur côté les Services sociaux du district du Lac (Morat).

Il n’en reste pas moins qu’un cas au moins de coupure de courant rapporté à Infoméduse a privé d’école à domicile durant « un certain temps » des élèves obligés de suivre via internet leurs études à distance, au printemps 2020 lors des fermetures des classes dictées par les autorités fédérales. Interrogé à ce sujet, Lucie Lovis, collaboratrice scientifique aux services de l’enseignement cantonal fribourgeois assure que lesdits services n’ont pas eu connaissance de situations où un élève n’a pu suivre les cours à distance en raison de coupures d’électricité dans son foyer. Etant donné que ces situations ne se sont pas présentées aux services d’enseignement, cette problématique n’a pas été évoquée ».

Dans sa réponse à Infoméduse, Yves-Laurent Blanc ne dément ni n’infirme l’info. Il admet toutefois: « Les décisions prises par les autorités en raison des mesures sanitaires n’ont pas prévu de situations particulières, par exemple un moratoire concernant le recouvrement des factures d’électricités ».

« Plus que les coupures, les menaces à répétition sous forme de rappels du distributeur d’électricité, synonymes de soirées sans TV ni chauffage en hiver, d’internet, de plaques de cuisson pour faire bouillir la marmite ou d’eau chaude refroidissent les intentions de ceux qui pourraient être tentés de faire passer, sous de réelles pressions, les menaces bien présentes, une tentation d’un frigo un peu mieux remplis avant le paiement de la facture d’électricité…» Le constat de Jean (*) est sans appel. Jean a vécu dans les faits ces intimidations d’abord, ces coupures ensuite. Cela en compagnie de ses deux jeunes enfants et de son épouse. « Comme tant d’autres citoyens… je traversais une mauvaise passe. Ma famille a aujourd’hui éclaté! » Une histoire banale, somme toute… 

Comme tant d’autres citoyens? Des gens noyés dans les soucis du quotidien, étranglés par les rappels des factures, y compris des impôts et de l’Office des poursuites ? Des familles prises dans la tourmente momentanée qui répugnent à s’adresser à des ONG ou aux services sociaux ? Des citoyens habitués à marcher la tête basse, la honte chevillée à leur existence ? Des détresses invisibles au regard des autres ? Des négligents de la vie pris dans le tourbillon d’un certain laisser-aller ? Des lassés d’arrangements de solutions d’échelonnements de paiements qui tuent les perspectives d’un avenir incertain aussi sûrement qu’elles brisent, brûlent et consument peu à peu les dignités ? Favorisent les inadvertances, les négligences ?

Interpellé à ce sujet, le porte-parole de la Société relève que le Groupe E n’a ni les moyens ni le droit d’évaluer si une personne est en détresse financière ou autre avant que celle-ci se déclare. « Dès lors nous ne pouvons réagir que si le client se manifeste… Cela étant, le Groupe E ne procède à une coupure d’électricité qu’en dernier recours ». Et Yves-Laurent Blanc de préciser à ce propos: « En cas de coupure effectuée directement chez le client, le technicien peut renoncer jusqu’au dernier moment à la coupure, s’il la juge inopportune ».

Inopportune ? Plusieurs cas, moins dramatiques que celui de Jean mais tout aussi humiliants et impactants, ont été entendus et vérifiés par Infoméduse. Nous en avons retenus deux, en raison de la similitude des cas, y compris des dégâts importants causés dans les appartements de deux usagers.

« Le technicien peut renoncer jusqu’au dernier moment à la coupure, s’il la juge inopportune », assure le porte-parole du géant de l’électricité. Ce que n’a pas cru bon de faire le technicien de l’entreprise, en pénétrant ce jour-là dans un local, sans la présence des habitants de l’appartement. Ledit local, toujours ouvert, sert à la fois de lieu technique, de buanderie et de rangement divers de matériels de jeux pour les enfants de la famille dans cette maison sise dans un village (**) du district du Lac.

La maison était vide. Vide de ses occupants: « Nous avions en effet (réd. : la famille) dû partir d’urgence pour l’étranger. Un enterrement ! », témoigne le résident du lieu (**). A notre retour, quatre jours après, ouvertures des frigos et des congélateurs obligent, les odeurs pestilentielles rendaient pratiquement impossible l’accès à la maison, chambres d’enfants, salon, mais surtout cuisine et buanderie. Une raison à cela, la coupure de l’électricité pour le non paiement d’une facture de… 256,25 francs ». Une malheureuse négligence, ajoutée au stress d’un départ précipité, admet le maître des lieux ! « Le surlendemain de la coupure de courant opérée à notre insu dans un local privé, un familier (**) a constaté la coupure et les dégâts. Il accompagnait un ami pour un travail à effectuer dans la maison. Quelques heures après, pour résumer, le même familier payait le montant de la facture impayée, soit la somme de 256,25 francs. Mais les contenus du frigo et du congélateur avaient largement eu le temps de pourrir. Rendant les deux appareils ménagers inutilisables. Bons à jeter. Comme la marchandise, putride et avariée. »

« J’adresserai une question au Conseil d’Etat! »

Plus récemment, dans un village situé dans la Glâne (**), une coupure intempestive du courant a provoqué une grosse inondation dans le sous-sol de la maison, notamment, obligeant les pompiers à une importante intervention. Dans l’un et l’autre cas, les dégâts causés sont largement plus importants que les montants des factures impayées. C’est du reste également vrai dans les cas de dizaines de témoignages recueillis par Infoméduse. « Groupe E décline cependant toute responsabilité quant aux dommages que peut subir le client à la suite d’une telle coupure », écrit Yves-Laurent Blanc. Une attitude somme toute semblable à celle qui, il y a longtemps, très longtemps, avait permis à un homme de Pouvoir de s’en laver les mains….

D’autant que l’imposant et puissant Groupe E a mis de l’énergie et pesé de son pouvoir pour mettre en place les barrières juridiques pour se protéger et se donner le droit de pénétrer dans des locaux privés ou à distance pour débrancher les appareils, sans pour autant être poursuivi pour « violation de domicile », vu que les conditions générales semblent l’y autoriser implicitement, estime un avocat de la place de Fribourg qui ne souhaite pas être cité. Son regard sur la question va en partie dans le sens des affirmations du porte-parole du Groupe E à propos des dégâts causés suite à la suppression d’électricité : « Les conditions générales prévoient une limitation de responsabilité ». Une « limitation » ? Le géant économique s’est donné les moyens de sa politique ! Pour l’heure à l’abri de toute intervention du législateur fribourgeois. 

Pour l’heure… Interpellé par Infoméduse, le député PS – réélu le 8 novembre au Grand-Conseil fribourgeois – Elias Moussa, avocat, membre de la commission des finances de l’Etat de Fribourg, a aussitôt réagi à l’article soumis à sa connaissance avant sa publication dans Infoméduse: « Je peux vous confirmer que dès sa parution, je vais adresser une question à ce sujet au Conseil d’Etat »

Le blindage juridique du Groupe E n’empêche pas des citoyens d’énumérer de nombreux griefs à propos de certaines méthodes de cet électron libre dans ses actes, souvent qualifiées d’intimidations « à la limite de l’abus de pouvoir ». Ainsi cette lettre/rappel datée du 19 mars 2021 et adressée à un usager sous la forme d’un « ultimatum/préavis d’interruption de la fourniture d’énergie » au ton martial et menaçant, pour une facture d’électricité reçue le 14 février par ledit usager (**). Une facture pourtant payée le jour même de l’échéance par la banque, soit le 19 mars 2021, comme en témoigne l’écriture bancaire E-banking vérifiée par Infoméduse

Vous avez dit intimidations ? Indigné par ce procédé, l’usager en question (**) a fait parvenir un courriel au Groupe E pour dénoncer ces menaces, inacceptables à ses yeux, demander des explications en sus des excuses. Quelques jours plus tard, le Groupe E, sous la signature dont nous reproduisons les initiales, uniquement, R.G, y allait d’une lacunaire réponse pour le moins triviale: « Bonjour, vos paiements ont été rapproché (sic) le vendredi 19 mars ». Interrogé à ce sujet, Yves-Laurent Blanc se défend pourtant de toute intimation de la part du Groupe E…. « Qui élève au rang de priorité le respect de ses valeurs d’entreprises… » Tout au plus reconnaît-il une malheureuse « double erreur manifeste de la part du Groupe E » dans une autre affaire.

Mur du silence

Poids lourd de l’économie fribourgeoise, avec un chiffre d’affaire de 697 millions en 2020, important actionnaire du quotidien « La Liberté », à Fribourg, comme l’est également la BCF, notamment, le Groupe E est le plus important sponsor de Gottéron, juste après la BCF. Un sponsoring qui se monte à combien ? « Le contrat de sponsoring conclu avec le HC Fribourg Gottéron fait l’objet d’une clause de confidentialité émise par les deux parties qui ne nous permet pas de dévoiler le montant du soutien », répond le porte-parole du Groupe E. Un groupe, dit en passant, dont l’actionnaire principal n’est autre que l’Etat de Fribourg. A hauteur de 80% ! 

L’Etat de Fribourg ? Autrement dit les contribuables du canton !

La question étant de savoir si ceux-ci sont en droit de connaître ou non à combien se chiffre le montant ? 500’000 francs ? Un million ? Deux ? Plus ? Bien davantage ? Toutes les suppositions sont légitimes, en l’absence de transparence. La question est: pourquoi ? A moins qu’elle ne tienne dans cette phrase : on ne dissimule bien que ce que l’on ne tient pas à rendre public… Infoméduse a tenté d’évaluer l’importance de ce sponsoring. En vain, face au mur du silence. Et face à l’absence de curiosité constatée de la part du monde politiquemais également des médias impliqués dans le monde du hockey sur glace. Histoire d’informer les contribuables fribourgeois, autrement dit les « proprios » bien théoriques du Groupe E, sur les dessous d’une partie du financement du HC Gottéron par les trois piliers de l’économie fribourgeoise, la BCF, le Groupe E et l’ECAB. En particulier !

*) Prénom fictif connu de la rédaction

**) Affaire ou lieux connus de la rédaction

Photo ©2021 Laurette Heim: le siège du groupe E à Granges-Paccot.

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