Informer, c’est ce qu’a fait Assange, liberté pour ce lanceur d’alerte!


PAR PIERRE ROTTET

La Honte! Certes les médias ont répercuté l’info, mais à minima. Se contentant d’exposer les faits. Comme si la décision de la Haute Cour de Londres d’annuler l’autre jour en appel le refus d’extrader vers les Etats-Unis le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange – un confrère, dit en passant – ne représentait qu’une banale histoire entre la justice et un journaliste lanceur d’alerte. Faisant passer pour banale l’histoire d’un lanceur d’alerte, emprisonné pour avoir fait son job, informer, et grâce à qui des confrères de médias dans le monde ont remplis leurs pages. Sans poser le moindre petit doigt sur leur clavier à fabriquer des news. Tout bénéfice pour les médias!

Assange reste donc l’otage de la justice. L’otage de la Grande-Bretagne. Le tribunal – comme si un juge pouvait se départir de ses convictions politiques – a sans doute fait ce qu’on attendait de lui: juger. Mais à travers un jugement politisé. Avec des juges bien plus british que nécessaire, mais surtout cyniques pour justifier un feu vert possible à l’extradition du lanceur d’alerte australien emprisonné dans les geôles d’une prison du royaume. Isolé. Affaibli, malade. Dans des conditions inhumaines. Et dont la seule « faute » a été d’alerter le monde. Autrement dit d’informer la planète à propos de documents américains et autres, plus encombrants pour les militaires yankees et la politiques de Washington qu’un Eric Zemmour dans la campagne électorale francaise. Un Julian Assange emprisonné, donc, parce que coupable de nous avoir transmis ce qui serait demeuré dans l’obscurité des coulisses de certains pouvoirs. Coupable de nous avoir transmis, à nous journalistes, du japon à la France, de Dakar à Lima. De la Suisse à Washington.

Enfin Washington… Dans leur considérant, les juges évoquent des supposées promesses intergouvernementales au sujet de l’intégrité physique de l’ennemi public des Etats-Unis, du respect de sa personne. Ils estiment le plus sérieusement du monde que « des assurances et des promesses solennelles ont été données entre gouvernements ». Des promesses? Pour alléguer semblable aberration, faut être ou sacrément naïf, ou furieusement cynique. Ou plus simplement c… Ou encore plus bêtement obéissant! Ahurissant! Dans une importante analyse sur « l’affaire Assange », « Le Monde diplomatique » du 30 novembre dernier, sous la plume de Serge Halimi, s’étonne de l’attitude de la presse occidentale à l’égard d’Assange: « Depuis près de dix ans, le lanceur d’alerte australien qui, avec Wikileaks, a rendu des services inestimables à l’information des citoyens sur les turpitudes de leurs gouvernements, est pourchassé et persécuté par plusieurs États, en particulier le plus puissant de tous. La CIA a même concocté des plans pour le tuer. Pourtant, au lieu de soutenir Assange, comme elle le ferait s’il était opposant au pouvoir russe ou au pouvoir chinois, la presse occidentale ne cesse de manifester ses préventions contre lui ».

L’opinion publique mondiale, y compris et surtout les rédactions dans le monde, qui consomment le fruit des lanceurs d’alerte en les répercutant sans qu’un seul membre de leurs équipes rédactionnelles n’aient eu à lever la moindre fesse du fauteuil, se devraient d’être vigilantes face à pareille dérive, et dotées d’un peu plus d’esprit critique face à des juges qui, drapés dans leurs habits de justiciers, servent d’abord des maîtres. Les intérêts de ceux-ci. C’est en ce nom que Julian Assange croupit au cachot. C’est en ce nom qu’Edward Snowden a échappé à la lourde punition étasuniennes en prenant la route de l’exil en Russie. C’est toujours en ce nom que Chelsea Manning a été emprisonné aux Etats-Unis pour avoir révélé les barbaries américaines dans les prisons d’Irak. C’est encore en ce nom qu’Hervé Falciani, l’ex-informaticien a été condamné par la Suisse à cinq ans de prison pour avoir livré à l’opinion et aux rédactions les dessous des affaires de la banque HSBC Suisse. C’est enfin en ce nom, mais pour s’en échapper, que des dizaines et des dizaines de lanceurs d’alerte doivent se cacher. Vivre dans l’ombre.

La France – et surtout les familles des près de 2’000 victimes – savent ce qu’ils doivent à Irène Frachon, à son combat dans l’affaire du « Mediator », médicament utilisé comme coupe-faim, commercialisé en France par les laboratoires Servie de 1976 à 2009. Une lanceuse d’alerte, et un combat d’une vie. Le combat d’une vie aussi d’un Assange et autres lanceurs d’alerte qui, à eux seuls, ont donné de quoi remplir des pages de journaux dans les médias, écrits, parlés télévisuels. Ces mêmes médias, obligés de se constituer en Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) pour enquêter sur les « Panama » Papers », et travailler sur les 11,5 millions de documents issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca, détaillant des informations sur plus de 214’000 sociétés offshore; et plus proche, sur l’affaire des « Pandora Papers », démontrant que de nombreuses personnalités fortunées échappent à l’impôt en ayant recours aux paradis fiscaux.

Des enquêtes sans frontières et aux énormes moyens: le ICIJ étant composé de 600 journalistes de 150 médias répartis dans 117 pays. Une armada de journalistes, là où des lanceurs d’alerte, seuls, poursuivis par la justice, eux, ont servi sur un plateau destiné à l’opinion un monde obscur, inaccessible et insaisissable, qu’aucun Consortium international des journalistes d’investigation n’aurait pu pénétrer sans apports extérieurs de lanceurs d’alerte. Dans son enquête du 30 novembre, « Le Monde diplomatique » remonte au mois de mars 2017, alors que Julian Assange achevait sa cinquième année de « réclusion » dans l’ambassade d’Équateur à Londres, en qualité de réfugié politique. Le mensuel français cite par la même occasion un article mis en ligne le 26 septembre dernier par une équipe de journalistes de Yahoo News, qui démontrait la volonté des dirigeants de la Central Intelligence Agency (CIA), de s’emparer d’Assange et même et surtout de le liquider… « Les dirigeants de l’agence songent d’abord à l’enlèvement du coupable. Mais violer l’intégrité de l’ambassade équatorienne pour se saisir d’un citoyen australien réfugié à Londres serait diplomatiquement délicat. Puis ils se persuadent que M. Assange s’apprête à fuir en Russie, avec la complicité de l’Équateur et du Kremlin. Ils élaborent alors des plans encore plus rocambolesques… » L’auteur de l’article du « Monde diplomatique » rappelle la position de Michael Pompeo, alors directeur de la CIA: « WikiLeaks est un service de renseignement hostile aux États-Unis, souvent encouragé par la Russie. (…) Nous ne permettrons plus aux collègues d’Assange de recourir à la liberté d’expression pour nous écraser avec des secrets volés. Nous allons devenir une agence beaucoup plus méchante. Et dépêcher nos agents les plus féroces dans les endroits les plus dangereux pour les écraser ».

L’enquête de Yahoo News allait-elle susciter des reprises médiatiques, faire les titres, avec des éditoriaux indignés contre la liberté d’informer, par exemple? Que nenni! Deux semaines après les révélations de Yahoo News, écrit Serge Halimi, ni le Wall Street Journal, ni le Washington Post, ni le New York Times n’y ont consacré une ligne. Plus proche de nous, pas étonnant pour certains médias, terriblement édifiant et navrant pour d’autres, Le Monde, Le Figaro, Les Échos, l’Agence France-Presse et…. Libération n’ont pas fait mieux que les journaux étasuniens en faisant silence. « Certes, l’information a été signalée en ligne par le Guardian, Courrier international, Le Point, Mediapart, CNews, mais souvent sans insister. Autant dire que presque personne ne l’a remarquée. L’agence Bloomberg expédia la chose en vingt-huit mots ».

Il y a quelque chose de dérangeant dans le monde de la presse occidentale, silencieuse et amnésique sur les décisions d’une justice politisée à propos de l’otage Assange, emprisonné, et d’habitude si vindicative lorsqu’elle monte au créneau pour défendre la liberté de la presse et revendiquer la nécessaire qualité des infos, libres d’influences extérieures, politiques ou économiques. Un leurre, on le sait désormais, mais encore bien trop souvent servi sur la table de l’opinion, corvéable et manipulable à souhait. Quelque chose de dérangeant, surtout si l’on compare la déflagration internationale que provoqua la tentative d’assassinat de l’avocat russe Alexeï Navalny, un autre opposant courageux au pouvoir, un autre lanceur d’alerte que l’État russe menace et persécute, auquel le journaliste Halimi fait référence. Avec ceci de différent, note-t-il, que Navalny est détenu dans une geôle russe. Et l’autre dans une prison londonienne. « Le traitement médiatique différencié des deux héros illustre assez bien la souplesse des notions de « droits humains » et de « liberté de la presse » agitées en toutes circonstances par les médias occidentaux », déjà atteints d’une étrange propension à une certaine uniformité. Tout se passe en effet « comme si son opposition au président Vladimir Poutine avait rendu M. Navalny plus « humain » que M. Assange, dissident lui aussi, mais du « monde libre ».

Depuis qu’il s’est réfugié à l’ambassade d’Équateur le 19 juin 2012, note avec pertinence « Le Monde diplomatique », Assange a été cité dans 225 articles du Monde, selon les archives du quotidien. Au cours de la même période,  Navalny apparaît dans 419 textes. Le double ou presque. Mais, au-delà des chiffres, les deux opposants se voient appliquer une grille d’analyse distincte. Schéma identique dans la chronique « Géopolitique » de France Inter. « Lorsqu’il évoque Assange, écrit Halimi, Pierre Haski dénonce les poursuites américaines qui le visent et prend parti contre son extradition. Mais Haski rappelle aux auditeurs la «part d’ombre, tant personnelle que politique», d’un «personnage devenu sulfureux». Les huit chroniques qu’il consacre à  Navalny entre le 1er janvier 2018 et le 21 octobre 2021 (contre deux à Assange) ne manifestent aucune réserve de cet ordre »..« Le drame de Julian Assange, résumait en 2019 le journaliste Jack Dion, c’est d’être australien et non pas russe. S’il avait été poursuivi par le Kremlin, (…) les gouvernements se disputeraient l’honneur de lui offrir le droit d’asile. Son visage serait affiché sur la façade de l’hôtel de ville de Paris, et Anne Hidalgo mettrait la tour Eiffel en berne jusqu’au jour de sa libération ». Les gouvernements… et les médias tireraient des salves presque quotidiennes contre le Kremlin. Serge Halimi rappelle enfin non sans pertinence que les journalistes occidentaux avaient pourtant adoré le hackeur australien, désigné « personnalité de l’année » 2010 par le magazine Time, qui leur livrait de nombreux scoops dans un climat géopolitique plus apaisé. Et des journalistes qui, s’ils ne font pas silence, le pourfendent depuis que WikiLeaks a publié en 2016 des courriers électroniques du Parti démocrate que la CIA attribue à un piratage russe.

Le président Biden n’ayant pas renoncé à sa demande d’extradition pour espionnage, Assange reste en prison. Pour avoir ébranlé le monde, pour continuer à le secouer, à fragiliser les magouilles des raisons d’Etat, dénoncé et divulgué un monde obscur, Julian Assange, au même titre que tous les lanceurs d’alerte, se situe dans le domaine de l’info donnée en guise de signal d’alarme adressé à l’opinion publique ce que Greta Thunberg est à la lutte pour le climat. Le mois dernier, note non sans ironie Halimi, un journaliste russe – conjointement à une journaliste philippine – a reçu le prix Nobel de la paix pour son « combat courageux pour la liberté d’expression ». Il s’agissait du premier prix Nobel à récompenser la liberté d’informer en tant que telle.

La liberté d’informer. Informer. Ce qu’à du reste fait Assange. Et tous les autres lanceurs d’alertes, que des justices politisées poursuivent parce qu’elles s’effacent face à la volonté des gouvernements qui préfèrent demeurer dans l’ombre pour préserver leurs inavouables manœuvres aussi éloignées des pratiques tolérées par la démocratie que Bolsonaro l’est avec le climat. Et si demain, et ainsi chaque semaine, pour une fois sortie de sa routine, de sa torpeur, un peu plus courageusement, un peu moins sur des retenues qui ne veulent plus dire grand-chose, mais avec un peu plus d’esprit critique dans le rôle qui est – devrait être – aussi le sien, la presse occidentale publiait quotidiennement la photo du lanceur d’alerte, avec ces simples mots: « Liberté pour Assange »?

Illustration: Un appel pour la défense du lanceur d’alerte ainsi qu’une pétition ont été rédigés en décembre 2019. Le fondateur d’infoméduse.ch figure parmi les 120 premiers signataires (tous en médaillon) dont les noms sont relevés également par Mediapart . Texte et pétition ici.

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