Il y a ceux qui croient croire … ou comment le pasteur genevois Babel transforma post mortem l’homme le plus impie en agneau de Dieu


PAR SANTO CAPPON

– Que pouvons-nous, pauvres orateurs, pour la gloire des gens extraordinaires ?

C’est en ces termes qu’Henry Babel (1923-2019), docteur en théologie et prédicateur à la cathédrale St-Pierre de Genève s’exprime et s’interroge, dans son autobiographie intitulée : « Ma vie de pasteur ». Pasteur oui, prédicateur encore, mais aussi « ténor » du clergé protestant de la ville où Calvin s’était fixé. Au sommet de cette colline étayée en contre-bas par quelques banques blotties les unes contre les autres, on célèbre périodiquement des obsèques bien senties. Pas de n’importe qui, entendons-nous, mais de ceux que la République se doit d’honorer, eu égard à leur carrière reconnue.

Chose curieuse, ce ne sont pas ceux que la foi taraude le plus, qui méritent parfois cet hommage grandiose sous la houlette de Henry Babel.

Prenez Peter Ustinov : le 2 avril 2004, pas moins de 600 personnes viendront ici pour escorter, côté ciel, celui dont les pirouettes resteront légendaires. 

– Je ne veux pas d’autre Néron !

Le lui ayant dit avec une conviction bien accrochée, je m’étais vu répondre, quelque temps auparavant :

– Le problème avec ce genre de péplums (Quo Vadis), c’est que Jésus est toujours du voyage !

Dans son livre titré « Cher Moi », il précise :

– Les Anglais ont mis Dieu à toutes les sauces. 

Et encore :

– Je n’ai toujours pas décidé si je crois ou pas.

Peu importe, le Ciel peut attendre. Au demeurant, la funèbre pompe nourrit et inspire les vivants.

Le 5 octobre 1982, c’est l’immense acteur genevois et fondateur du Théâtre de Carouge François Simon (né en 1917), qui va capitaliser à son insu, en la Cathédrale Saint-Pierre de Genève, un sauve(sic)-conduit pour l’au-delà. Henry Babel est là pour y pourvoir. François Simon ? En réalité il s’appelle Michel, alors que son génie de père Michel Simon s’appelait originellement François. Deux destins proches par le sang, interchangeables par la substance, et consubstantiels grâce à deux prénoms flottants. Leur vie durant, ils auront joué au chat et à la souris, masquant clairement une affection réciproque qui ne savait dire son nom. Au vu de sa carrière et hors de tout contexte religieux, François Simon mérite 100 fois d’être propulsé les pieds devant jusqu’au au sommet de la colline. 

Patrice Chéreau s’y est déplacé pour rendre hommage à son acteur fétiche qu’il a tenu à mettre en valeur dans Judith Therpauve, film de 1978 en compagnie de Simone Signoret, Philippe Léotard et Robert Manuel. Au cinéma encore, dans « la Chair de l’Orchidée », il a voulu François Simon pour incarner frère Bérékian, avec Charlotte Rampling, Bruno Cremer, Edwige Feuillère et Simone Signoret. Au théâtre, c’est « Lear » d’Edward Bond qu’il tint à mettre en scène en 1975, au TNP de Villeurbanne, à condition que François Simon y donne le ton. Nous y étions, et n’oublierons jamais la vision de cet acteur hors norme, réfléchissant l’image de lui-même par miroir imposé. Dans la salle, Pierre Dux, administrateur de la Comédie Française, ne m’a pas caché son admiration pour cette prestation.

« Chaleureux et charismatique », Henry Babel saura l’être aussi lorsqu’il va s’agir de pétrir un adieu à François Simon. Car de père en fils, Genève aura sécrété le meilleur d’une Rue qui se veut Grande (Grand-Rue), dans cette Vieille Ville chapeautée par la Cathédrale. 

Le défi est public, et la forme dictée par les circonstances. Jusqu’ici, rien à redire.

Seulement voilà. François Simon était un mécréant pur jus. Tout ce qui, de près ou de loin, voulait se rattacher à la religion, lui faisait horreur. La moindre référence au sacré provoquait sa colère. L’homme doux, sensible et civilisé qu’il était, pouvait cracher du napalm, à la simple évocation de ces transcendances organisées, d’où qu’elles viennent. Son regard alors tranchait, et son rire devenait spasmodique, rythmé par les réalités d’en bas. Les bistrots de l’ancienne Gare des Eaux-Vives, que nous fréquentions tous deux (certains ont disparu depuis), résonnent encore de ces élans vitaux propres à fertiliser le souvenir. 

C’est qu’il était resté libertaire dans l’âme, jusqu’à l’éclatement, jusqu’à la déraison, mais surtout par fidélité à ses convictions.

Dans ces conditions, pourquoi de telles obsèques religieuses ? C’est Ana, la seconde épouse de François Simon, qui en a décidé ainsi. Cette poétesse roumaine a le sens des gestes larges, et désire ce qu’il y a de mieux pour son époux, fût-il décédé. Les filles de l’acteur ? Maya (comédienne et réalisatrice) autant que Martine, sont par principe éloignées du culte et de ses simagrées. Pour bien le dire et s’abstraire d’un tel décorum, elles ont choisi de se dissimuler toutes deux sous le crêpe enveloppant le grand deuil. Comme deux stalactites sombres et désincarnées, elles vont se mêler à la foule des grands jours pour mieux, sans doute, lui échapper.

Une fois de plus, Henry Babel va tirer son épingle du jeu. Même absentes, les mânes de Bossuet vont l’habiter encore. Aucune brebis égarée ne saurait lui échapper. Dans l’assistance la ferveur est réelle. Tous regrettent François Simon. Les amis de toujours, tels que Jean Vigny, Georges Wod, Philippe Mentha, William Jacques et j’en passe, ont le cœur gros.

Le Pasteur Absolu monte en chair. A cet instant précis, je me demande comment, par quel miracle, par quel subterfuge, par quel effet de manche, Henry Babel saura transformer post mortem l’homme le plus impie en agneau de Dieu.

Une phrase va se dégager des autres, martelant la récupération, abattant tous les faux-semblants de l’existence. On verra les premiers devenir les derniers : les supposés meilleurs au critérium de la foi, ceux que l’on retrouve souvent aux premiers rangs dans les églises, seront clairement relégués parmi les hypocrites, alors que certaines brebis galeuses du christianisme verront s’ouvrir pour elles, à deux battants, les portes du Paradis :

– Il y a ceux qui croient croire, et ceux qui croient ne pas croire …! Ceux qui croient ne pas croire ont souvent, enfouie tout au fond d’eux-mêmes, cette petite étincelle qui ne demande qu’à grandir. François Simon était semble-t-il de ceux-là !

Ben voyons …

Rappelons pour l’anecdote qu’en 1958, la journaliste Lyne Anska interviewait Michel Simon à propos de son enfance genevoise : citant Thomas Mann, le père de François Simon rappela une citation de cet écrivain : «Le diable doit être un pasteur genevois …» 

Document unique, jamais divulgué jusqu’ici :
Carte postale illustrée, datée le 8 mai 1907, signée « François Simon », que le monde entier connaîtra plus tard sous le nom de « Michel Simon ». Il n’avait que 12 ans, et s’apprêtait, comme il le dit, à faire sa première communion !
Ce document extraordinaire a été légué en toute amitié à Santo Cappon par François Simon (de naissance Michel), après le décès de son père en 1975 à l’âge de 80 ans. 

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