Un Serbe dans le piège australien


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

La guerre froide est-elle bien morte? Telle est la question que l’on peut se poser au vu de l’affaire Djokovic, du nom d’un joueur de tennis refoulé par l’Australie au terme d’un marathon judiciaire douteux. On peut penser ce que l’on veut de l’homme Djokovic, de son physique d’échassier gauche, de ses tics de sportif susceptible. Aux antipodes de l’adonis et beau-fils parfait, un autre multi-millionnaire, Roger Federer. On peut juger sévèrement celui que tout le monde surnomme Novax DjoCovid à l’aune de son attitude dilettante face aux contraintes sanitaires décrétées dans le cadre du coronavirus. Il est vrai que son laisser-aller a de quoi heurter l’éthique. Reste que la mise en scène employée permet le soupçon.

On ne me fera pas croire en effet qu’au niveau où évolue le numéro un de tennis, rien n’a été entrepris pour baliser la voie menant au lieu où se déroule l’Open d’Australie. Si Djokovic a débarqué sur le 5e continent la bouche en cœur, sûr que rien ne lui arriverait, c’est que ses agents lui ont assuré que ce serait le cas. Et s’ils en étaient certains, c’est que les organisateurs du tournoi, probablement de bonne foi, leur en avaient donné l’assurance. La politique ayant pris le relais, tout ce beau monde a-t-il été dupé, entraînant le champion serbe dans un traquenard destiné à l’humilier?

Djokovic en victime d’une cabale? Une joie mauvaise s’est emparée de l’opinion publique car à l’image de tout sportif qui domine sa planète de la tête et des épaules, le personnage déchaîne les jalousies. Rendez-vous compte, ce roturier risque de conquérir la couronne de plus grand joueur de tennis de tous les temps! Djokovic détrônant Federer et Nadal, est-ce tolérable? L’Occident repu peut-il permettre que l’on attente ainsi à ses mythes? En plus le « coupable » est Serbe, le ressortissant d’un pays qui ne fait partie d’aucune entente, qu’elle soit politique ou militaire, mais historiquement proche du monde orthodoxe et de la Russie. Un pays diabolisé parce qu’il a mené une guerre meurtrière dans les Balkans. Un pays bombardé au phosphore et qui ne se résigne pas à la perte de ses territoires. Un tel pays mérite-t-il les éloges réservés aux conquérants de records?

Il faut avoir vécu dans une communauté pauvre ou opprimée pour savoir ce que l’exploit sportif représente en termes de fierté collective. Cassius Clay fut le fanion des descendants des esclaves noirs et Maradona n’a pas été adulé pour rien dans l’Argentine de l’époque de la guerre des Malouines. Plus tôt encore, la Hongrie communiste ne s’est jamais remise de sa défaite controversée contre l’Allemagne en finale de la Coupe du monde de football en 1954. A tel point que certains attribuent la révolution de 1956 à ce traumatisme national. On peut souhaiter que l’affaire Djokovic n’aura pas des suites aussi dramatiques après le retour du héros à Belgrade. Mais l’offense infligée à la Serbie laissera des traces, c’est sûr.

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3 Responses to “Un Serbe dans le piège australien”

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    Lecerf Christian 17 janvier 2022 at 09:24 #

    Cet édito est plein d’imagination mais la réalité est plus simple : le Mozart de la raquette n’est pas vacciné, il connaissait les règles locales mais s’est cru au-dessus des lois… Il est le seul et unique responsable de ce psycho-drame covido-sportif dont plus personne ne parlera dans quinze jours, même s’il laissera des traces pour ce joueur d’exception.
    Quant à la Serbie qui vit tout cela comme un drame national, elle étudie des mesures de rétorsion vis-à-vis de l’Australie. Entre autres : réduire ses importations de viande de kangourou dont, comme chacun sait, raffolent les enfants des écoles de Belgrade…

  2. Joseph Goldinger 17 janvier 2022 at 17:20 #

    J’éprouve et je pense exactement le contraire de ce jeune homme impitoyable, Christian Lecerf! Je n’ai rien à ajouter à l’analyse profonde du drame mondial qui s’est déroulé dans ce pays lointain, si ce n’est que les ancêtres des dirigeants de l’Australie venaient d’un Etat d’envahisseurs, exportant leur civilisation et leur culture, au point qu’en cent ans, presque tous les habitants indigènes de l’Océanie ont été exterminés. Le clou est que les Anglais appelaient ce continent jusqu’il y a encore 30 ans « Terrae nullius », c’est à dire: « dans ce pays, aucun être humain ne vivait avant notre arrivée ».
    Il me fallait expliquer ces faits au jeune homme mentionné en haut. Monsieur Campiche a écrit tout ce qui était nécessaire.

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    Christian Lecerf 17 janvier 2022 at 18:21 #

    Cher Monsieur Goldinger,

    Le problème est que la situation sera la même pour Djoko avec Roland-Garros. Que trouverez-vous alors à dire sur la France comme vous le faites sur l’Australie ? J’ai d’ailleurs du mal à saisir le lien entre l’extinction des aborigènes et les règles sanitaires australiennes. Mais bon, à chacun ses explications…

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