Ce voyage de juin 1967 en Iran, frémissements d’un islam en capacité de réveil


PAR SANTO CAPPON

Le 5 juin 1967 je me trouve en Inde, à Bénarès. L’occasion m’y a été donnée de rencontrer, aux alentours de Sārnāth-la-Sainte (havre privilégié de Bouddha), quelques intellectuels indiens issus des universités de la région. 

Prêt à grimper dans le train pour Calcutta, je fais les cent pas avec un ami autochtone sur le quai de la gare. Tout paraît calme, jusqu’au moment où les flots de passagers en attente se mettent à virevolter et s’entrechoquer. Comme un vent de panique. Une hallucination collective ? 

Mon ami s’empresse d’aller aux nouvelles, puis revient vers moi avec un regard qui lui sort de la tête : – Ils ont attaqué les premiers ! seront ses premières paroles. Qui, que, quoi ?  

Les Israéliens, à des milliers de kilomètres de là. Asphyxiés économiquement par le blocus du golfe d’Aqaba en Mer Rouge, ils n’ont à première vue pas eu le choix, face au forcing d’un Nasser voulant affirmer son leadership au sein du monde arabe. Il n’est pas inutile de le rappeler. Inquiétude et amertume sont les premiers sentiments que mon ami hindouiste exprime. Il n’est pourtant pas directement concerné et nous sommes ici bien éloignés du théâtre des opérations militaires en cours. Puis il se précipite vers un transistor qui crache des informations plus précises. L’inquiétude se mue en angoisse, l’amertume en colère :

La Troisième guerre mondiale risque d’éclater, dans une réaction en chaîne que plus personne ne pourra maîtriser ! 

Voilà les rumeurs, relayées par la radio, bientôt par les journaux locaux tels que le Hindustan Times. Et par la rue. Via certaines agences de presse, les nouvelles viennent principalement du Caire, mais aussi de Moscou. Car l’Inde est en très bons termes avec une Union Soviétique à laquelle l’Egypte socialisante est inféodée. Alors que le Pakistan, quant à lui, se tourne ouvertement vers la Chine de Mao-Tsé-Toung. 

Que faire d’autre, sinon rentrer en Suisse. Le plus vite possible. Mes pensées s’envolent vers certains membres de ma famille qui vivent en Israël, et avec lesquels j’aimerais bien pouvoir communiquer. 

Je suis venu en Inde tout seul, par voie ferroviaire jusqu’à la frontière turco-iranienne, puis en bus à travers le nord de l’Iran, l’Afghanistan, le nord du Pakistan et au-delà. Le train a pris la relève après un séjour à Dehli, pour me faire transiter du côté d’Agra au chevet du Taj-Mahal. Jusqu’à la ville la plus sacrée de l’hindouisme, au bord du Gange dans l’Uttar Pradesh. 

Mais face aux incertitudes du moment, je n’ai d’autre solution que de refaire le même trajet, par les mêmes moyens de transport, mais cette fois-ci dans le sens inverse jusqu’à Genève. Car à cette époque-là et pour l’étudiant que je suis, un tel voyage en avion est inaccessible.               

Me remettre en route en toute hâte. Opération risquée ? Probablement. Mais je brûle par ailleurs d’appréhender l’évolution d’une situation inédite, et d’évaluer les états d’âme de tous les  musulmans dont je vais croiser les regards, jusqu’à mon retour en Suisse. Qu’ils soient chiites ou sunnites. Même s’il me semble assez bien les connaître, pour avoir eu l’occasion de fréquenter leur hospitalité quelques semaines auparavant, et lors même d’un précédent voyage en 1966 (excluant l’Afghanistan).

Repasser le film à l’envers, superposer de nouvelles expériences à celles, si positives, qu’il m’avait été donné de vivre à l’aller. Tel est le défi incontournable que je suis bien obligé de me lancer à moi-même.

Le passage de l’Inde au Pakistan n’est pas simple, par le seul poste frontière ouvert, en cette année-là, sur la route reliant Firozpur à la région de Lahore qui lui fait face. Il me faut traverser en charrette un no man’s land faisant office de zone tampon entre deux pays récemment en guerre ouverte. Guidé à pied jusqu’à mi-chemin par un officier indien, alors qu’un gradé pakistanais me fait franchir le reste de la distance qui nous sépare de l’avant-poste de son pays. Ces deux officiers antagonistes ont curieusement la même dégaine, le même stick sous le bras, et les mêmes attitudes rappelant que les codes militaires anciennement appliqués par les colons britanniques ont encore droit de cité dans les parages. 

Rappelons par ailleurs que la seconde guerre ayant opposé les deux pays (été 1965), avait trouvé son issue à la faveur des accords signés à Tachkent. Mais pour autant, ces nations historiquement frères entretiennent encore, en 1967, une attitude de méfiance réciproque. Au point qu’il n’y a eu, depuis deux ans, pas le moindre échange d’ambassadeurs. Seule une High Commission of India représente le sous-continent à Islamabad.

Dès que je pénètre au Pakistan, au troisième jour de la guerre proche-orientale, je sens à mon égard une certaine hostilité venant des populations côtoyées. Simplement parce que je suis un étranger, et que le rôle de l’Occident dans ce lointain conflit pourtant régional, n’est pas clair à leurs yeux. Au pouvoir, Ayoub Khan. Les « islamistes » ne font pas encore parler d’eux, dans une contrée où la religion musulmane n’exprime pas, d’une manière visible et jusqu’ici, de positions un tant soit peu radicales. 

De Peshawar je vais rallier sur la hauteur, Kaboul par la passe montagneuse de Khyber. Sauf que pour franchir la frontière afghane, une infirmière m’y oblige à ingérer devant elle 25 capsules de Chloramphénicol, antibiotique censé me mettre à l’abri d’hypothétiques infections affectant l’Afghanistan à ce moment-là. Remède de cheval. Nausées et vomissements assurés pendant plusieurs jours.  

Ce pays est alors une monarchie, aux bons soins de Mohammed Zaher Shah, roi un peu décalé. L’invasion soviétique n’est que musique d’avenir (1979), même si Moscou a déjà financé et construit the Salang Highway, sorte d’autoroute reliant le nord au sud du pays jusqu’à Kaboul. Le bruit court déjà, relié par l’intelligentsia afghane avec laquelle j’ai des contacts, qu’une telle voie de communication servirait un jour aux blindés russes, pour envahir sans encombres l’Afghanistan, jusqu’à sa capitale.  

Pour l’heure, une certaine douceur de vivre règne encore sur des contrées où l’on ne cultive pas que le pavot, mais aussi les plus savoureux fruits du monde. De même qu’au Pakistan, on observe  peu de femmes voilées de l’intégrale burqa. Dans les rues de Kaboul, les mini-jupes ne sont pas rares. Autrement dit : relativement peu de visages féminins grillagés. On observe par conséquent des faciès singulièrement beaux, aux variations morphologiques attestant un brassage ethnique ne datant pas d’hier. Peaux plus ou moins basanées, teints plus ou moins mats, yeux plus ou moins bridés, nous rappellent que cette région au sud de l’Asie centrale a été le lieu géométrique de bien des invasions, d’échanges et de brassages. Une mosaïque de tribus et d’ethnies. Le souvenir d’Alexandre le Grand et celui de Kessel s’impose à mon esprit, plus que la représentation d’un islam alors sans histoire.  

L’histoire de ce pays est si diverse, qu’à long terme même les destructions futures par les Talibans des Bouddhas géants dans la vallée de Bâmyiân, ne s’auraient la faire oublier. Ceci en forme de digression, et pour dire que mon voyage de retour s’annonce relativement bien, malgré les craintes légitimes que je peux entretenir. La route en bus brinqueballant vers Kandahar doit me mener vers l’ouest de l’Afghanistan jusqu’à Herat, ancien joyau du royaume de Tamerlan. Avant de franchir la frontière et de mettre le pied sur sol iranien, en direction de Mashad. 

Pénétrant pour la quatrième fois en terre persane, je n’ai pas de réelle appréhension. J’y ai toujours bénéficié d’une hospitalité parfaite, sans faille. Ces gens ne sont pas arabes, ni même sunnites comme ceux des pays en guerre avec Israël. Que vais-je donc risquer, alors que le Shah est encore au pouvoir dans un pays nettement tourné, officiellement, vers l’Occident. 

Il n’y a que la ville sainte de Mashad, où les pèlerins dégagent les signes d’une piété ostentatoire ainsi qu’une hostilité traditionnelle vis à vis des étrangers. Une jeune touriste américaine y a même été lynchée récemment, pour avoir voulu pénétrer déguisée en homme, dans la grande mosquée. Rappelons que l’imam Reza (8e imam chiite) y a son mausolée, et qu’il s’agit de la plus grande mosquée du monde en terme de surface. Cela dit, je pense pouvoir traverser le pays d’est en ouest sans y rencontrer de problème majeur.

Et pourtant. 

Entre-temps la vieille ville de Jérusalem et son esplanade du Temple ont été reconquises au bout de 6 jours par les Juifs, après 2000 années de souverainetés diverses et successives. Pour eux, « l’an prochain à Jérusalem » est devenu une réalité retrouvée, après avoir été espérée et chantée avec ferveur de cette façon-là, dans leurs prières durant tous ces siècles.

De loin en loin, je ne parviens plus à récupérer mes forces dans la moindre chambre d’hôtel : No vacancy ! (Pas de chambres libres !).Systématiquement. 

La Guerre des Six Jours vient de se terminer, mais les journaux commencent à distiller des analyses touchant aux fondements-mêmes d’une foi universaliste (l’islam), se sentant alors menacée. La « réunification » de Jérusalem sous la houlette israélienne est considérée comme « la » catastrophe majeure que chaque musulman normalement constitué doit prendre en compte. Un signal de ralliement pour tous les adeptes du Coran. Foin des clivages de l’islam ! Un sentiment général se dessine, à ce moment-là, même auprès de mes contacts iraniens. Aussi à travers la presse régionale : l’union sacrée deviendrait finalement possible entre tous les musulmans du monde. Aux yeux des religieux chiites, l’apparition souhaitée du 12e imam (imam-mahdi caché), pourrait déboucher sur une guerre eschatologique entre Israël et les chiites. Préfigurant la fin des temps. L’actuelle victoire territoriale des Juifs ne serait qu’une péripétie. A terme, une guerre ultime scellera le sort de l’humanité, et consacrera la vraie religion inspirée par Allah à son Prophète. 

Par ailleurs et progressivement, le rôle des Etats-Unis et de l’Occident en général, paraît de moins en moins limpide aux yeux des commentateurs locaux. Par le fait d’une presse cultivant l’ambiguïté et l’expression d’un possible élan religieux. Les idées simplifiées, dont se nourrissent beaucoup de populations, trouvent ici un écho grandissant. Plus les jours s’écoulent, plus on tente d’accréditer, sur la place publique, une idée au goût du jour : en contradiction avec la position traditionnelle de l’Iran en phase avec les valeurs occidentales. Un vent nouveau semble indiquer que le monde entier se liguerait présentement contre la civilisation musulmane dans son ensemble. Un complot mondial contre l’islam ! Même si le Shah entretient jusqu’ici de bonnes relations avec Israël, la très faible adhésion de la population iranienne à cette alliance ne fait aucun doute. Raison pour laquelle Sa Majesté Mohamed Reza Palhévi ne peut, en l’occurrence, qu’exiger le retrait immédiat des territoires nouvellement occupés par Israël.

Pour ce qui me concerne, je reste toutefois confiant : en dernier ressort, le très bel accueil des Iraniens, celui que j’ai précédemment connu, devrait m’être acquis une fois encore. Et pourtant.

Car en tant qu’étranger et dans la circonstance présente je ne parviens, je le répète, ni à me loger ni à me nourrir sans difficultés. Dans ce pays délicieux où j’aurais tant voulu m’attarder à nouveau. Dans chaque hôtel, chaque pension, chaque « moussafirkhoné » (dortoirs bon marché pour hommes en déplacement), la même rengaine : pour vous l’étranger, pas de chambre ni la moindre litière. Il me faut rouler en car pratiquement de jour comme de nuit. Epuisé, je décide de m’arrêter quelque part pour prendre quelque repos, fût-ce à la belle étoile. Dans un village situé entre Mashad et Téhéran, village dont je ne parviens toujours pas à vouloir prononcer le nom, je me suis immobilisé sur sa place centrale, largué par un autocar dont je ne supporte plus les vibrations infligées par une route sans asphalte.

Assis sur un petit promontoire au milieu de la place centrale de cette petite bourgade, je cherche dans le ciel les premières étoiles d’un jour qui s’éternise. Un climat lénifiant, celui d’une immobilité retrouvée, va me prendre en charge, finalement.

Un enfant d’environ  8-10 ans s’approche lentement de moi, puis me lance une pierre …  

Avant même que je puisse évaluer la signification d’un tel geste, je me trouve rapidement encerclé par une demi-douzaine de garçons déterminés, dont le plus jeune doit avoir 7-8 ans et le plus âgé 15 ans. Dans le silence mais avec un regard fixe et une ardeur croissante, tous se mettent à lapider le « touriste » que je suis, en bonne et due forme. Animé d’une force centripète, le cercle infernal a fondu sur moi, se rétrécissant à vue d’œil. Je suis paralysé. Incrédule. Les pierres qu’on me lance ne sont certes pas énormes, leur profil peu acéré, la force pour me les asséner toute relative … Mais au bout d’une interminable minute je me mets à saigner légèrement. Alors que les bleus à l’âme me font infiniment plus de mal que les ecchymoses. Au bout de deux à trois minutes, je parvins à forcer l’encerclement et prendre la fuite pour aller me cacher dans la campagne environnante. Recroquevillé sur moi-même tel un fœtus rejeté par le ventre de sa mère, je passe la nuit parmi les hautes plantations d’un champ de maïs. Le lendemain matin, je saute dans le premier bus pour Téhéran. Trajet suffisamment long et cahoteux pour être propice aux sollicitations des idées qui m’assaillent.

Pour la toute première fois et bien avant la Révolution iranienne de 1979, je comprends qu’il y a dans ce pays un feu nouveau, qui couvait, celui d’une religion mise sous le boisseau par le pouvoir en place. A la faveur d’une « modernité » souhaitée, mise en œuvre dans une certaine mesure par le Shah, mais laissant au bord de la route une majorité de déshérités. Avec les frustrations que cela suppose. 

Pour la toute première fois j’entrevois un islam en éveil possible vers certaines tentations radicales, même en dehors du cadre strictement proche-oriental de la guerre qui vient de s’achever. Avec le recul, cette vision a la saveur amère d’une intuition imposée par les réalités du terrain.

Pour la toute première fois, le regard inhabituellement enfiévré de ces populations se heurte au mien. Dans un contexte globalement déstabilisé. 

Pour la toute première fois enfin, j’en déduis que la religion musulmane va pouvoir devenir bien plus réactive, dans un reflux historique dont on ne pourrait savoir où il mènerait.

Tant bien que mal et par à-coups, je poursuis ma route jusqu’à Istanbul. Puis en train jusqu’à Genève. En plus de certaines illusions, j’ai perdu aussi 10kg. La guerre est finie mais tout commence alors :

A posteriori et j’en suis persuadé, cette Guerre des Six Jours aura été, dans les temps modernes, LE tout premier détonateur d’un puissant frémissement qui n’en finit pas, jusqu’à ce jour, de booster la ferveur universaliste des musulmans. Avec à la clé de la rancœur, un esprit de revanche, voire même et à la marge, une fureur aveugle des « islamistes ». 

Au gré des années Israël a semble-t-il sous-estimé l’ampleur de cette évolution, estimant qu’avec le temps, le fait accompli s’imposerait à tous. N’envisageant pas de reconduire, au forceps s’il le faut, les négociations avortées avec les Palestiniens. Ni de se retirer à terme, de tout ou partie des territoires occupés militairement en 1967. Même si entre-temps, la péninsule du Sinaï fut restituée à l’Egypte en 1979 en échange d’un traité de paix. 

Résultat : certains en arrivent, autour de moi et de plus en plus nombreux, à contester d’une façon surréaliste et absurde, l’existence même de l’Etat d’Israël, allié stratégique des Etats-Unis. Quant à la prolifération, un peu partout, de l’islamisme radical dans toutes ses mouvances elle est, qu’on le veuille ou non, LA conséquence directe du séisme géopolitique provoqué par cette guerre-éclair n’ayant duré qu’une poignée de jours. 

Par ailleurs, il est à déplorer que la nature historico-religieuse du nœud gordien central qu’est Jérusalem n’ait jamais fait l’objet, jusqu’ici, d’une négociation spécifique. Bilatérale soit multilatérale, ou alors d’une conférence internationale sous l’égide des Nations Unies qui avaient voté, en 1947, la création d’un état juif en Terre Sainte. 

A posteriori, ce voyage de juin 1967 fut pour moi un signal, une étape fondatrice : je comprends aujourd’hui que les conséquences d’un tel attentisme, de part et d’autre, ne cessent et ne cesseront de produire leurs effets déstabilisateurs. Sur le long terme et si rien ne se passe. Secouant toute la région proche-orientale et bien au-delà. Avec en prime, des allures de Ground Zero pour un antisémitisme actualisé, devenant avec le temps protéiforme. 

Donnant rétrospectivement et accessoirement, sa triste résonance à ma lapidation iranienne. 

 L’édition du 3 juin 67 (2 jours avant la guerre) du « Hindustan Times ». On y lit que l’Inde était en parfait accord avec Nasser, et venait d’accueillir son émissaire. L’Inde approuvait par conséquent le blocus d’Aqaba. Dès lors on comprend la panique des Indiens, le 5 juin.  

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