Mali, septembre 1966, mon immersion en Pays Dogon


PAR SANTO CAPPON

En préambule et afin de planter le décor, invoquons les ethnologues Jean Rouch, Jean Gabus, Germaine Dieterlen, Germaine Calame-Griaule, Marcel Griaule. Oui Marcel Griaule. Surtout Marcel Griaule, le grand spécialiste de la civilisation et du peuple Dogon en terre malienne. Rappelons aussi que le Pays Dogon s’étend de la falaise de Bandiagara jusqu’au sud-ouest de la boucle formée par le fleuve Niger. Notons enfin que ce peuple originellement animiste s’était singularisé en refusant d’embrasser l’islam. Réputé pour son impressionnante cosmogonie, il est par ailleurs connu pour avoir développé la forme la plus septentrionale d’Art nègre en Afrique sahélienne. 

Que d’incitations à prendre le large pour mieux comprendre ! 

Ces ethnologues, ces ethnographes et ces linguistes n’ont cessé de me révéler une chose importante, par leurs écrits et leurs démonstrations : l’Art nègre était avant tout un art pour vivre, pour survivre. Il donne l’envie de s’y frotter. 

Au plan visuel, toutes les formes sculptées ou ciselées qui se rattachent à cette culture défilent dans ma tête. 

Elles dégagent, pour chacune d’entre elles, des vibrations ayant laissé peu de nos artistes indifférents. Picasso et tant d’autres ont fait, à partir de là, exploser les conventions logiques pour leur époque, de l’art européen. 

Les Dogons restés fidèles à leur culture sont-ils pour autant des mystiques dans le sens où nous l’entendons ? Rien n’est moins sûr, car pour eux la Nature se suffit à elle-même lorsqu’il s’agit de gérer l’inexplicable et d’en libérer les énergies.

Bamako, été 1966. Avant d’organiser mon escapade vers le Pays Dogon, je renforce mes liens avec la capitale du Mali. Il va s’agir d’y cultiver l’amitié que les gens me témoignent au gré des rencontres. Socialiste depuis l’accession à son indépendance, le pays organise tant bien que mal une forme renouvelée et régénérée de survie collective. Tourner le dos à la colonisation française, voilà le maître-mot. Mais le fonctionnement de la sphère politique a horreur des transitions insuffisamment cadrées. Chinois et Soviétiques sont en embuscade, car ils l’ont d’ores et déjà  bien compris. Ils se croisent par conséquent dans les rues de la capitale en feignant de s’ignorer. Tout en intriguant respectivement afin d’attirer ce pays africain dans leur giron et leur zone d’influence. Les allées du pouvoir local bourdonnent de projets calqués sur l’administration et la gestion communistes. Planification, rationalisation, sécularisation de la vie publique sont les leitmotivs que j’entends formuler autour de moi. Des recettes-miracle qu’on a la volonté de mettre en œuvre au plus vite ! Le tout, à l’horizon d’hypothétiques plans quinquennaux dont il faut débattre pour tenter ensuite de les appliquer… à bonne distance des cases à palabres.       

Mamadou Diarrah est Commissaire politique, et Secrétaire au parti de la Présidence assumée par Modibo Keita depuis l’Indépendance en 1960. Je fais la connaissance de Mamadou lors de la Fête nationale, le 22 septembre de cette année-là. Tout en étant député-maire de Koulikoro, premier port malien sur le fleuve Niger à proximité de la métropole administrative, il fréquente assidûment les allées du pouvoir dans le but d’asseoir ses privilèges. A noter qu’au mois de septembre 1966, un remaniement gouvernemental a été marqué par le départ du ministre de l’Intérieur Barema Bocoum. Ce départ a pour but de calmer la guerre de clans qui se développe alors au sein du parti unique. 

La Fête nationale ! Mamadou Diarrah, le Président Modibo Keita, son entourage, les caciques du régime et sa garde rapprochée sont installés bien en vue dans le stade de la ville. Afin de voir défiler et résonner de façon désordonnée les pétoires fumantes d’un autre temps, ainsi que les enfants des écoles en petits uniformes et foulards rouges. Leur tenue est adaptée au « pays socialiste » qu’est devenu le Mali. Mamadou m’a convié à ses côtés au sein de la tribune officielle.  On y verra aussi plastronner les milices locales et les notables de Bamako. Les grognards de l’Indépendance et les chefs tribaux ne seront pas en reste. La fumée âcre des vieux fusils ainsi que leur odeur de poudre vont refluer vers la tribune officielle sous l’effet du vent. Toussant fortement, M. Diarrah se penche vers moi :

– Ce soir vous êtes mon invité à la Mairie de Koulikoro !

Un peu plus tard, nous prenons nos aises dans le salon d’apparat de cette mairie. Sur un meuble, le buste de Lénine et celui de Karl Marx. Au mur, un portrait de Mao Dzé Dong. Après m’avoir installé, Monsieur le Maire s’affale tout d’un bloc dans un confortable fauteuil. Aussitôt, une ribambelle de domestiques l’entoure, les têtes baissées se cognant mutuellement sous l’effet de leur empressement. Qui pour lui mettre ses pantoufles, qui pour lui offrir une boisson rafraîchissante, qui pour lui allumer un énorme cigare cubain. Le communisme à la Jean Yanne, en quelque sorte.

– Mon cher ami, que puis-je faire pour vous être agréable ?

– Tout d’abord visiter la ville.

– Rien de plus simple. Je vous guiderai demain dans une fabrique modèle de pneumatiques, que les Chinois nous ont livrée clés en main. Puis nous visiterons une huilerie, une savonnerie, ainsi qu’un laboratoire de soude caustique.

Rien de très folichon.

– Je voudrais aussi accélérer mon départ vers le Pays Dogon.

– Ah oui, les Dogons. Laissez-moi vous dire que le gouvernement a toutes les peines du monde lorsqu’il s’agit de gérer au plan administratif cette contrée quelque peu reculée de notre pays. Réfractaires à l’islam, ils le sont aussi au Socialisme que nous avons l’ambition de voir triompher dans toutes nos provinces. Mais sous le couvert de leur grande falaise sacrée, ils s’agrippent et pour combien de temps encore, à leur culture, à leurs superstitions. Ils sont rétifs à toute forme d’organisation planifiée.

Depuis ce temps-là et en guise de parenthèse, les choses ont bien changé dans le Pays Dogon.  L’islam s’y est largement implanté et le tourisme a fait des siennes : il est devenu une source non négligeable de revenus pour les villageois, avec en filigrane une perte significative de leur particularité, de leur authenticité. La mendicité s’est développée, les pseudo-guides ont fait florès, les simulacres de cérémonies masquées ont vu le jour.

Flatté par les compliments que je ne cesse de lui prodiguer, le flamboyant notable de Koulikoro s’apprête à me faire bénéficier de son pouvoir discrétionnaire :

– Partir pour le pays Dogon ? Rien de plus simple. Vous n’aurez qu’à embarquer après-demain sur le bateau en partance pour Tombouctou via Mopti. Faites-moi confiance, je me charge de toutes les formalités.

Car des formalités, il y en a dès le moment où l’on se déplace dans un pays dont les administrations civiles et militaires voudraient s’inspirer des Pays de l’Est. 

Chacune ou chacun doit notamment se présenter dans toute ville où l’on passe, au Commissaire principal (Commandent de cercle), afin de faire estampiller son passeport.

Descendu au port de Koulikoro en compagnie de Mamadou Diarrah, je désire acheter mon billet pour monter sur le bateau qui s’apprête à lever l’ancre. Mais il n’y a malheureusement plus de place sur ce rafiot à aubes qui, à tous les étages, déborde au point de le faire tanguer avant-même qu’il ne largue les amarres.

– Ne vous en faites pas, je vais intervenir personnellement !

Escaladant la passerelle, il s’empresse de grimper sur le pont supérieur où sont disposées les cabines de première classe. Pénétrant dans l’une de celles-ci, il en éjecte sans ménagement les occupants, invoquant sans doute quelque motif prioritaire. Ces gens-là n’auront qu’à s’entasser avec les passagers de troisième classe, ou à s’inscrire pour le prochain départ. Aussi simple que ça ! 

Bien que jugeant ce geste indécent, surtout dans une société aux ambitions égalitaires, je me dois de remercier celui qui n’aurait à aucun prix raté l’occasion de me faire plaisir tout en faisant valoir l’étendue de son pouvoir. C’est ainsi que je prends congé du député-maire de Koulikoro.

Qu’adviendra-t-il de lui dans les temps qui suivent ? Je n’aurai plus de ses nouvelles jusqu’à ce que, le 19 novembre 1968, une junte militaire formée de 14 officiers, renversera le Président Modibo Keita. Un Comité militaire de libération nationale sera constitué et présidé par Moussa Traore. La radicalisation « socialiste » du régime jusque-là en place explique en partie ce coup de force. Modibo Keita sera incarcéré avec ses compagnons d’armes. 

Mamadou Diarrah est du nombre. Détenu dans un bagne à Kidal, ce héros de l’Indépendance y mourra le 20 mars1977, suite à de mauvais traitements. Quant à Modibo Keita, il décédera le 16 mai de la même année, dans le camp militaire de Djikoroni. Les circonstances de sa disparition n’ont pas jusqu’ici été élucidées.

Le nom de Mamadou Diarrah restera lié au souvenir de sa longue présence à Koulikoro, au point que dès 2015, le stade de la ville portera son nom.

Mais revenons à mon embarquement au port de Koulikoro, confortablement installé dans une cabine du bateau qui va me mener jusqu’à Mopti.    

Avec ses plaques huileuses, sans reflets, son eau grise, mauve, blanche et jaunâtre, le fleuve Niger coule lentement, encadré sur ses rives par des herbes hautes, des manguiers, des plantations de sorgho, du mil, quelques palmiers. Entre cahutes et pirogues, la verdure n’est pas absente en cette saison humide, et développe même une grande variété de nuances. Le survol d’oiseaux blancs souligne les berges marécageuses où l’on aperçoit un héron, de temps à autre. 

Après une halte à Ségou, le port de Mopti est mon accostage final. Grâce à la recommandation écrite de Mamadou Diarrah, un véhicule des Travaux publics va me transporter gracieusement jusqu’à Bandiagara, avant-poste du pays Dogon. La route est cahoteuse. Dans la cage de ce camion à ciel ouvert, je suis aux premières loges d’un diorama grandeur nature, traversé par des nappes d’air brûlant. A Bandiagara, on m’installe dans un campement éclairé d’une lampe à pétrole. Une visite obligée aux sœurs et aux pères blancs va me rappeler que l’islam n’est pas encore la seule religion représentée. Avec en proposition, la bonne parole et son usage. 

Dans la benne de mon camion, je repars le lendemain en direction de Sangha. A plusieurs reprises, le véhicule menace de verser dans le décor. Pour ne pas être décapité par les branches d’arbres qui semblent vouloir me saisir au passage, je m’accroupis dans la mesure du possible. Au fur et à mesure de notre progression, la nature s’ingénie à dicter ses conditions. Afin d’accéder au premier stade d’une initiation impliquant toute ma curiosité.

A Sangha, prise de contact avec le Commissaire du village. Contact ultime avec cette administration marxisante dont la présence en ce lieu est quelque peu surréaliste. Dernier tampon sur un passeport qui ne me sera, pour un temps, plus d’aucune utilité. Car je vais entrer dans une autre réalité qui va prendre forme un peu plus loin.

Pour y accéder, le guide assigné me mène sur un plateau rocheux où les touffes d’herbe s’insinuent entre la pierre. Quelques femmes viennent en sens inverse. Je peux me tromper, mais à contre-jour elles semblent ne pas avoir de visage. Ou alors ceux-ci sont déconnectés face à mon intrusion dans un monde que je ne suis pas encore en mesure d’appréhender. En contrebas, une cuvette verdoyante débouche sur le défilé abrupt.

La vision qui s’ouvre marque dans mon esprit une cassure de haute définition. Tout ce qui précédait n’est plus d’actualité. Le souvenir du monde à peine quitté est déjà si obsolète, que la distance parcourue à pied, environ 12 kilomètres, donne la mesure des sensations nouvelles. J’ai bel et bien intégré une dimension parallèle à l’extrémité de moi-même, précédant celle des autres.

Blotti contre la paroi tout en bas de la falaise, le village d’Ireli. Pas âme qui vive, pas un bruit, et pourtant ils sont là, je le sens très nettement. Pour les rendre visibles, dois-je faire intérieurement le vide, ou mentalement un pas dans leur direction ? La littérature de Marcel Griaule me revenant à l’esprit, je réalise qu’ils sont au seuil de la plus importante célébration du calendrier Dogon : tous les 60 ans et pendant 7 années se tient leur fameux « Sigui », où les masques les plus sacrés sortiront des cavernes interdites. Cette échéance est toute proche, elle interviendra en 1967. Jean Rouch ira les filmer. Ce cycle correspond au temps d’une révolution cosmique de Sirius-B autour de Sirius-A. Lors des préparatifs, les initiés partiront en brousse apprendre avec leurs aînés la langue secrète, le sigi-so, ainsi que le rituel des masques. Ces festivités magiques organisées par le peuple Dogon existent, paraît-il, depuis 72 av J.-C jusqu’à nos jours !

Après avoir fermé les yeux pendant quelques secondes au cours desquelles je me suis efforcé d’entrer en communion avec ce nouveau décor, je les rouvre sur un village d’Ireli mystérieusement repeuplé, entre-temps, de gens qui semblent vaquer à leurs occupations. Autrement dit et pour les percevoir, aurais-je rejoint leur niveau d’existence ou de conscience ? A moins qu’eux-mêmes aient pris la décision de se rendre visibles. Je me surprends à fantasmer.

La falaise sacrée est truffée de trous, à tous les niveaux. Cette gigantesque nécropole verticale,  ascenseur vers le réservoir des âmes qui vont veiller sur les vivants, recèle d’innombrables ossuaires, des charniers dispersés par étages où la putréfaction jamais n’atteindra les corps. Le climat à l’intérieur des limbes habitant cette paroi est en effet trop sec pour empêcher les cadavres de naturellement se momifier. D’en bas on distingue ici et là, à mi-hauteur, les pieds de certain corps qui dépassent. Des cordes pendent un peu partout, ayant servi ou servant encore à hisser les défunts vers le tremplin de leurs âmes en partance.

Des greniers à mil sont disposés entre les cases afin d’y stocker, bon an mal an, ce qui permettra de conjurer la fatalité des années trop sèches. Des systèmes ingénieux d’irrigation laissent entendre que ces gens n’ont pas que la tête dans les nuages, mais aussi les pieds sur terre. Quoi qu’il en soit, pour eux tout se tient, horizontalement et verticalement. Ils ne connaissent pas de frontière entre ce que nous appelons le temporel et le spirituel. Entre le visible et l’invisible, pour eux tout est relié, subordonné. Le moindre de leurs gestes quotidiens, le moindre objet, la moindre fonction vitale sont des émanations du divin sur terre. De même, lorsque le divin est convoqué, il n’est que le prolongement du visible, vers soi-même et la nature dans toutes ses manifestations. Ainsi les formes, les couleurs, les postures, sont autant de signes habités, codifiés à travers les siècles par ce peuple à nul autre pareil. Forts de leur aptitude à tutoyer l’insaisissable, ils se projettent aussi dans l’éther, avec une cosmogonie cohérente laissant incrédules bien des savants blancs.

Toutes ces réflexions inspirées par mes lectures et mon immersion actuelle dans un décor aussi enveloppant, rendent mon esprit perméable à des perceptions fortes, tellement fortes qu’elles débouchent peu à peu sur de véritables hallucinations. Les formes humaines alors se figent. Les arbres se mettent à marcher, les outils qui traînent ici et là devant certaines cases se transforment en totems. Et les regards, ah les regards ! Ils veulent tous me dire avec intensité ce que je ne saurai sans doute jamais. Le lièvre ou l’antilope (walu) sont des animaux, mais aussi des masques qui vont les représenter. Il me semble les voir surgir à chaque détour, sans crier gare, logiquement fixés sur les têtes de certains hommes. Avec un système de cordelettes ramenées derrière la tête. Sauf que des cordelettes je n’en vois pas et que ces masques sont ici le prolongement vivant des corps qui les portent. L’expression figée que dégage habituellement le bois du fromager dès le moment où il renaît sous forme de masque, s’anime. D’étranges mimiques s’en dégagent. Elles semblent vouloir dire la vérité des profondeurs.   

Me reprendre ? Et pourquoi donc ? Je déchire ici un coin du voile, de ce voile qui intègre la connaissance et bien au-delà … « Les Blancs pensent trop », tel est le titre d’un livre intéressant sur les Dogons écrit par un certain Morgenthaler : Blanc lui-même, autrement dit bien placé pour témoigner de ce qu’il a entendu sur place, à la faveur des interviews recueillies. Les indigènes interrogés y affirment  qu’une « construction de l’esprit » ne doit jamais rester abstraite et se suffire à elle-même. Qu’elle doit coller à la gestion individuelle et collective du quotidien et l’observation de la nature. Même si la nature se plaît à divaguer pour mieux susciter la créativité. 

Au centre d’une petite place excentrée, un symbole phallique est érigé. Véritable « autel » du village, ce sexe masculin vient dire aux femmes et aux jeunes filles de passer leur chemin. Un interdit ! Sans aucun doute, mais aussi une forme de prévention et de respect à l’égard des femmes. Avec les interdits, toute police et tout appareil répressif deviendraient inutiles. Chacun sachant spontanément où se trouvent les frontières d’une liberté bonne à vivre de cette façon-là.. Encadrée par des règles impérieuses, non négociables. Est en jeu disent-ils, la survie du groupe.

Mes hallucinations me reprennent. Une cuvette assez profonde que j’avais observée lors de mon arrivée au village, s’est inexplicablement comblée d’une eau limpide dans laquelle batifolent trois dauphins. Ils échangent des propos dans la langue ancienne, celle des ancêtres qui ont transmis par le verbe le souvenir de Digitaria, cette planète lointaine d’où viendrait l’initiation première. Celle qu’aucun regard, aussi perçant soit-il, n’aurait pu recueillir en observant simplement la voûte étoilée.

Poursuivant mon chemin en direction de Banani, autre village à flanc de falaise, il me semble l’apercevoir au loin. Je progresse dans la plaine sous un soleil sans thermostat. Je dois alors me faufiler à travers les plantations de sorgho. Cette progression difficile est tempérée par la perspective annoncée d’une source. Puis cette falaise que je longe semble devenir une énorme souche d’arbre fossilisée par les millénaires, au pied de laquelle une multitude de champignons auraient poussé. Après s’être nourris de vivante matière. Ces champignons fantasmés sont des cahutes, organisées par étages de façon apparemment anarchique. Apparemment, car dans tout village Dogon rien n’est gratuit dans les formes pratiquées. Tout est symbole, dans un microcosme se voulant idéal. Confirmant mes hallucinations, le village en tant que tel devient une métaphore de corps vivant en quête de quelque chose, allongé dans une posture bien précise.

Affaibli par toutes les visions qui n’ont cessé de m’assaillir, je dois me reposer un peu. Même si elles n’en sont peut-être pas et reflètent, qui sait, la vraie nature des choses. Celle qu’une innocence retrouvée serait finalement en mesure de percevoir. Le temps passe, et je dois retourner à Bandiagara en empruntant un tunnel dans la falaise. A proximité des cavernes interdites, j’entends des claquements secs évoquant les troncs d’arbres déboulant vers quelque fleuve. Une voix me dit qu’il s’agit-là des grands masques dans leur obscurité, que l’on mobilise avec frénésie pour la prochaine célébration du Sigui.

A Bandiagara, je m’acclimate peu à peu au retour sur Terre, comme les astronautes de retour sur leur planète, que l’on maintient provisoirement dans une cabine de décompression et de décontamination. Entre deux eaux, je le suis pour une durée indéterminée. Cela n’est pas fait pour me déplaire.

Juste avant de repartir pour Sangha et Mopti, un Ancien m’aborde sans rien dire, me remettant une bague, une grosse bague d’homme en métal surmonté perpendiculairement d’une antilope stylisée (walu).

La roue a tourné, je me retrouve en Europe. Un Africain immigré ressemblant étrangement à l’Ancien de Bandiagara m’accoste un jour, alors que je porte au doigt la fameuse bague. A ma grande surprise il me lance :

– D’où tenez-vous cette bague ? Il n’y a que les chefs qui sont en droit de la porter. Quoi qu’il en soit, cet objet veillera sur vous pour le restant de votre vie !

Ancienne bague Dogon « walu »  (antilope). Collection Santo Cappon 

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