Par le petit bout de la lorgnette – Belgrade, septembre 2005, Otan en emporte l’Histoire…


PAR SANTO CAPPON

Atterrissez comme moi dans cette grande ville au début du mois de septembre 2005, elle vous tombera sur le paletot avant même que vous ne l’entrepreniez. Pour autant, ne prenez pas la peine de l’effeuiller, elle choisira de vous séduire à l’air libre, le moment venu. Pour attirer vos regards naturellement, elle ignorera les artifices.

En attendant, un voile de décrépitude.

Qu’elles soient de facture relativement récente, ses façades manquent d’entretien. Qu’elles soient plus anciennes, elles cultivent leur grisaille initiale, érodée par les circonstances. Qu’elles émanent d’une tout autre époque, elles n’ont pas été restaurées. Les atours de ces dernières sont pourtant de taille : décorations subtiles, sculptures audacieuses, savants encorbellements. Elles restent encore aguichantes. Belgrade veut-elle se donner un genre ?  Ne soyons pas si cynique …

Surprise : quelques immeubles flambant neufs : 

– Construits à l’emplacement de ceux que les Américains ont franchement bombardés il y a six années !

Le chauffeur de taxi qui annonce ainsi la couleur, choisit de se lamenter tout doucement. Avec davantage de fatalisme que de rancœur. A noter que c’est l’Otan qui avait bombardé, mais que dans l’esprit de ces gens, l’ombre de l’Amérique se profilait derrière une telle entreprise.  

– Le monde ne nous aime plus, il faut bien se faire à cette idée.

Dans la  « ville nouvelle », une certaine quantité d’immeubles « stratégiques » détruits par lesdits bombardements n’ont toujours pas été restaurés. Leurs façades profondément éventrées en témoignent. 

– Derrière celui-ci se situe un hôpital pour enfants qui fut également touché. Il y eut des victimes.

Ne se bornant pas à cette triste constatation, le taxi-driver renchérit :

– Les Américains sont sans cœur !

Rappelons pour mémoire que c’est durant la guerre du Kosovo, du 23 mars au 10 juin 1999, que l’Otan bombarda Belgrade. Suite au massacre de Racak.

En ville, de nombreuses rues pavées, des vieux trams roulant à toute vitesse, des bus modernes offerts ostensiblement par le peuple du Japon. Une nuée de taxis bon marché. Ce tissu « vasculaire » permet aux citadins de vaquer. A toute heure du jour ou de la nuit, les rues sont pleines. Un nombre important de chômeurs. Des terrasses en surnombre qui ne chôment jamais. Ce genre de convivialité égrenée en chapelets sur les trottoirs, convient parfaitement à ces Slaves du sud qui n’ont jamais renoncé à vivre joyeusement sous un ciel intégral. Certains clichés nous sont inévitables, lorsqu’il faut comptabiliser les tonnes de cevapcicis (petits tronçons de viande hachée grillée) et les hectolitres de bières qui sont débités ici.  

Las des guerres, les Belgradois cultivent pour autant et encore, un nationalisme que l’on retrouve par conséquent jusque dans les assiettes, mais qu’ils voudraient mettre en veilleuse d’une manière ou d’une autre. Au seuil d’une Europe qui pour l’instant se méfie. Une très longue rue bordée d’arbres abrite une kyrielle de terrasses ombragées. D’aucunes sont carrément branchées. Le point de ralliement d’une faune qui s’est paradoxalement prospérisée pendant ce conflit qui ravagea toute l’ex-Yougoslavie. Les femmes qui s’y exposent sont souvent mieux ravalées que les façades des immeubles en bordure. A telle point qu’on a baptisé désormais cette artère : silicone valley …  Mais d’une manière générale, que les femmes jeunes sont unitairement belles !  Minces, typées, aux cheveux longs souvent décolorés, elles se baladent au bras de leurs hommes, plutôt rustauds, tatouages au vent. Dans la grande rue piétonnière où sont déployées les boutiques d’un rêve inaccessible pour les masses salariées à 300 Euros par mois, se faufilent un certain nombre de nouveaux riches en costard-cravate et téléphone portable. Alors que dans les ruelles adjacentes, de petites échoppes amovibles se succèdent en rangs serrés, proposant aux midinettes le jean taille basse bas de gamme qui leur permettra d’arborer ce ventre plat et ce nombril qu’une verroterie fera reluire. Mis à part les tziganes que l’on identifie aisément, tout le monde ici est serbe ou presque, sans partage possible. Alors qu’ailleurs la planète s’interpénètre et se métisse à grands pas, les phénotypes se figent dans cette société qui, se voulant singulière, a fini par le devenir aussi nettement.

Belgrade, downtown.             

Avant de franchir le pont sur Danube qui mène à la Vieille Ville (Stara Grada), découvrons sur la partie droite de la cité une inclusion d’Histoire qui sommeille : cet ancien site de la Foire de Belgrade (avant la Seconde guerre mondiale), avait été transformé durant celle-ci en camp de concentration. En pleine ville !  Habituellement, les nazis faisaient en sorte d’installer ces usines d’extermination humaine hors des agglomérations, mais surtout hors des regards. Ils n’auront pas eu ici ce genre de « scrupule ». De 1941 à 1942, la population juive de la capitale serbe y fut exterminée dans sa totalité, au vu et au su de la population.. De telle sorte que ce camp put logiquement refermer ses portes au bout d’une année, faute de n’avoir plus de Juifs à y martyriser. Toujours est-il que Belgrade sera la première ville d’Europe devenue judenrein (totalement débarrassée de ses Juifs). 

Durant toute la durée de son fonctionnement, ce lieu de torture entretint un « dispensaire » où n’étaient acheminés que les mourants, autrement dit ceux qui avaient accidentellement survécu aux massacres mis en œuvre dans le pavillon roumain de l’ancienne foire. Pour prévenir tout engorgement, on faisait monter un certain nombre de ces réprouvés dans un bus censé les acheminer vers un lieu où leur aurait été attribué quelque travail forcé. Le chauffeur y distribuait des bonbons aux enfants, afin de les calmer et de leur faire accepter d’être déplacés vers une destination hypothétique. En réalité, c’est le gaz du pot d’échappement qu’ils pouvaient inhaler au bout de quelques minutes, dans ce véhicule trafiqué pour la circonstance. Le conducteur d’autobus en question, au courant du procédé et bien à l’abri dans son habitacle, en témoignera calmement. Après la guerre !

A l’heure qu’il est et qui continue à tourner, le temps s’est arrêté à cet emplacement, encore plus nettement qu’ailleurs. A l’abandon depuis une soixantaine d’années, les sinistres baraquements sont en l’état, squattés par des Tziganes, des artistes et des marginaux. Ils attendent la décision politique qui permettra, soit de classer ce site triste à pleurer, soit de le réhabiliter. En attendant, la tour centrale qui alors avait servi de mirador, voudrait se mirer pour toujours dans le beau Danube, qui en ce lieu précis et plus qu’ailleurs, ne méritera plus jamais d’être bleu.

septembre 2005

Photo ©2005 Santo Cappon: Nostalgie communiste : A Belgrade, le café  » La Revolucion ! »

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