Par le petit bout de la lorgnette – D’un uniforme militaire à l’autre, l’assassin fleur bleue … 


PAR SANTO CAPPON

Santa Cruz de Ténériffe, 1970…

Devant moi sur le grand quai déambule un couple, main dans la main. La complicité de ces deux êtres est aussi évidente que silencieuse : ils ont l’air d’aller dans la même direction, selon les deux sens du terme. Lui : grand, musclé, bronzé, nuque épaisse et boule à zéro, démarche chaloupée. Elle : toute petite, boulotte, lèvres fines et démarche incertaine. Disparité physique au parfum d’une improbable complémentarité. 

Cent mètres plus loin, ils s’immobilisent et se contemplent quelques secondes, les yeux dans les yeux. Avec ravissement ainsi qu’une pointe de béatitude, bonne à partager. On dirait deux enfants de sexe opposé sur le point de découvrir ensemble les attributs de leurs différences. 

Les ayant suivis, je me rapproche de ce tableau aussi charmant que décalé. J’engage la conversation en leur posant une question : 

– Seriez-vous français ?

Apparemment ravi de pouvoir parler une langue qui lui est familière, l’escogriffe entrouvre son cœur, sans détours. Désignant sa compagne :

– N’est-ce pas qu’elle est mignonne ! Laissez-moi donc vous présenter ma nouvelle amie canarienne.

Très timide, Olga se contente d’acquiescer.

– Vous devez savoir qu’après avoir souscrit à la petite annonce d’une agence spécialisée, Olga et moi avons correspondu pendant 6 mois avant de nous rencontrer ici la semaine dernière. Pour la toute première fois. Ensemble on a découvert le bonheur.

Une grande joie se décline ici avec les mots les plus simples. Puis il enchaîne :

– Je fais partie de la Légion étrangère espagnole au Rio de Oro. C’est d’ailleurs à El Aïoun que j’ai embarqué pour venir ici dans le cadre d’une permission.

Ayant nettement le physique de l’emploi, notre homme dégage toutefois une sensibilité de rosière, ou d’un adulte immature à la découverte des premiers émois de l’adolescence. Avec une prévenance qui ne va cesser de m’étonner, il semble envelopper sa nouvelle conquête d’un protocole amoureux quelque peu désuet. Se tournant vers moi :

– Ca fait si longtemps que j’ai pas parlé français !

Une occasion pour lui de vider son cœur :

– Avant de m’engager dans la Légion espagnole, je faisais partie de la Légion étrangère française. 

Sa façon de me le dire laisse entrevoir une certaine nostalgie. Mais aussi une baisse de prestige liée à son nouveau statut militaire.

– Il faut dire qu’une cour martiale française m’avait condamné à mort par contumace, à la fin de la Guerre d’Algérie. Mais que voulez-vous, il fallait bien que je me recycle ailleurs ! Pour brouiller les cartes. Et comme les Espagnols de Franco ne sont pas trop regardants … Même si ce n’est pas tous les jours facile de faire ce métier, croyez-moi.

– Estimez-vous avoir été victime d’une erreur judiciaire ou d’une injustice flagrante ?

Comment vous dire … Alors que ma compagnie avait investi un village dans les Aurès, nous étions tous très excités et avions la gâchette facile. Il fallait se mettre à notre place. Trop de tension nerveuse accumulée m’avait mis en situation de vouloir me défouler un peu lorsque la chose devenait possible. Et par ailleurs, mon uniforme me donnait le sentiment de participer dans l’honneur, à une aventure collective. Couverte par la France, par la nécessité d’avancer et compte tenu du but final à atteindre.

– Mais alors, qu’avez-vous fait de si terrible ?

– Je n’avais pas alors le sentiment d’avoir fait quelque chose de bien terrible, surtout dans un contexte comme celui-là.

– Mais encore ?

– Bon, je vais vous le dire.

Un large soupir monte de sa poitrine. Comme chez un enfant qu’on aurait privé de dessert trop longtemps.

– J’ai fait un carton. Ben oui. Alors que l’engagement avait porté ses fruits et que plus rien ne nous menaçait, j’ai arrosé la population du village avec ma sulfateuse. Une douzaine de femmes et d’enfants seraient restés sur le carreau.

Terrifié par la confession du légionnaire, je ne trouve plus rien à dire.

– Viens Olga, toi au moins tu sauras me comprendre, quoi qu’il arrive.

Surmontant sa timidité, la Canarienne entreprend de caresser l’occiput rasé du serial killer en rupture de ban. Avec une infinie douceur.

Pour passer à autre chose, cet homme ne tarde pas à nous proposer :

– Allons ensemble au champ de foire ! Je vous paye à tous une barbe-à-papa ainsi qu’un tour en carrousel.

Venant de l’Ogre des Aurès, une telle proposition aurait de quoi surprendre. Quoique. Prétextant je ne sais plus quelle nécessité, il me faut absolument prendre congé. Sans me retourner.   

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