A Lima, le peuple mécontent manifeste en dépit du couvre-feu


PAR PIERRE ROTTET

Le président péruvien Pedro Castillo a décrété l’état d’urgence pour la région de Lima et du Callao, la ville portuaire. Le couvre-feu – qui touche 10 millions d’habitants – a été instauré et imposé pour la journée de mardi 5 avril après les violentes manifestations des transporteurs et la colère des agriculteurs un peu partout dans le pays. En cause, les hausses des prix du carburant, du gaz, des péages, les prix alimentaires et des denrées de première nécessités pour le panier du ménage.

C’est peu avant minuit, lundi, que le président Castillo a étrangement fait son annonce à la TV, après une réunion avec son cabinet ministériel, prenant de court l’ensemble des Péruviens, plongés pour la plupart dans le sommeil. Corollaire, mardi matin, seuls quelques voitures autorisées à circuler par le décret donnaient à Lima le souvenir noir des moments vécus dans les premiers jours de la pandémie du covid. Soit un retour de deux ans en arrière avec des rues et des avenues vides! Ainsi des milliers de citoyennes et citoyens péruviens désinformés, ignorants des mesures prises la veille par le gouvernement, déambulaient désemparés dans des rues et avenues désertées de leurs bus habituels, afin de regagner leurs maisons. Des citoyens également privés de métros et de trains.

Le décret présidentiel visait aux dires de Pedro Castillo « à sauvegarder les droits fondamentaux des citoyens; à mettre un terme aux faits de violences que certains groupes ont voulu susciter; à rétablir la paix et l’ordre ». Il stipulait en outre que personne n’allait être autorisé à quitter son domicile, hormis les professionnels dans les secteurs de la santé, médecine, du personnel qui assure des services: eau, énergie, électricité, convoi funéraire, presse…

Exception à cette « immobilisation sociale », disproportionnée, peu réfléchie surtout révélatrice d’un gouvernement qui navigue à vue, les gens qui se rendent à la pharmacie ou chez un médecin.

Pedro Castillo qui passe pour un piètre communicateur, après avoir pourtant mobilisé un électorat andin et serrano comme jamais un candidat à la présidence ne l’avait fait avant lui, a largement une fois encore montré ses immenses lacunes, du reste largement partagées par son cabinet, au point qu’il a été omis, dans l’annonce d’immobilisation totale des citoyens, de mentionner les nombreuses exceptions nécessaires à l’évitement du chaos. Comme celles par exemple de pouvoir se rendre à l’aéroport ou sur son lieu de travail pour certains secteurs.

Ce lundi matin, faute d’avoir été abordés par le président lors de sa conférence de presse nocturne, prédominaient à Lima les questions et les thèmes éludés, dont l’incertitude auprès des gens sur l’ouverture ou non des banques et des magasins essentiels. Seule certitude: la fermeture des écoles pour les 2,6 millions d’écoliers de Lima et du Callao… Et l’absence de spectateurs pour la rencontre de football dans le cadre de la « Copa Libertadores », l’équivalent de la « Ligue des champions » en Europe, entre l’équipe de Cristal (Lima) et de Flamengo (Brésil) plusieurs fois champion d’Amérique du Sud. Au grand désappointement des 40’000 supporters, privés de foot.

Castillo affronte sans doute en ce moment le pire conflit social au Pérou de sa présidence. Depuis plusieurs jours, la montée de la violence est constatée dans plusieurs villes péruviennes, et notamment dans des régions de la Sierra centrale, comme à Huancayo et autres villes et villages. Autant dire des fiefs de Castillo au moments des élections. Plusieurs sources font état de quatre morts à Huancayo. Les affrontements entre les rambos de la police et les manifestants qui accompagnent le mouvement de grève lancé par les transporteurs et les agriculteurs, ont en outre éclaté dans plusieurs villes côtières et à Lima. La presse péruvienne parle en outre de scènes de pillages proches de l’émeute dans le sud et l’est du pays, entraînant la fermeture des classes dans plusieurs régions. A Ica, à 300 kilomètre au sud de Lima, des péages ont été incendiés sur la Panamericana sud. L’un des principaux axes routiers du pays, bloquant ainsi depuis plusieurs jours l’approvisionnement des principaux marchés de Lima.

Lundi après-midi, dans plusieurs zones populaires de la capitale, mais aussi dans des quartiers plus huppés, des concerts de casseroles se faisaient entendre contre la politique de Castillo. Mais surtout en l’absence d’une ligne cohérente, d’un cap, objet de la colère que ne manquent pas d’attiser ses adversaires politiques. 

Des voix critiques, venues de milieux censés être proches de Castillo, se sont fait entendre, en cette journée un peu spéciale pour les péruviens, puisqu’elle marque l’anniversaire en ce mardi de l’auto-coup d’Etat du dictateur Alberto Fujimori, qui ouvrait sur de sombres années. C’était le 5 avril 1990. Il y a 30 ans! Il est jusqu’au quotidien madrilène « El Pais », pour revenir sur les multiples revirements et changements de ministres au gouvernement Castillo depuis juillet 2021, plus nombreux que les jours de pluie à Londres. Selon « El Pais », « un nouveau groupe composé de personnalités de l’ultra-droite à caractère autoritaire influence intervient actuellement de manière directe dans les décisions du président du Pérou, qui a fait marche arrière avec son décret d’urgence peu de temps seulement après l’avoir annoncé ». Un président, dit en passant, élu le 6 juin 2021 sous l’étique de « l’extrême-gauche ».

Le couvre-feu, qui n’a eu de justification que dans la tête de ceux qui l’ont imposé à la population, a pris fin à 23h59, mardi 5 avril. Il n’a pas été renouvelé. Les mesures gouvernementales n’ont pas empêché le peuple de manifester mardi dans les rues de Lima, notamment. Elles n’ont surtout pas évité les heurts violents entre les casseurs de service et la police, y compris la police montée, dans la soirée, à coups de pierres et de lacrymogènes. A l’heure de mettre un point final à ce papier, peu avant minuit, les affrontements, des escarmouches, se poursuivaient. Jusqu’à quand? Demain sera assurément un autre jour!

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