Par le petit bout de la lorgnette – Le Soleil a toujours raison … mais sans Michel Simon


PAR SANTO CAPPON

Le 11 décembre 1940, le dénommé Nicolas Behars adresse la présente carte postale à Michel Simon qui vit à Rome (Pensione California), où il a décidé de se replier : il s’agit là d’un document inédit (propriété ©Santo Cappon), qui illustre une péripétie inconnue jusqu’ici, en relation avec la production cinématographique française durant la Seconde Guerre mondiale. 

La France étant occupée depuis 6 mois, Michel Simon restera en Italie pendant deux ans. Quant à Nicolas Behars, il n’est autre que son imprésario juif, logeant à la pension Victoria de Cannes.

En voici le texte :

Mon cher Michel,    

Je suis allé voir à Marseille les producteurs du film dont je t’ai parlé. Ils ont l’air très sérieux et solvables. C’est le film de Prévert et Billon avec Tino Rossi. Je n’ai pas encore le scénario — Prévert m’a dit qu’il travaille pour toi. Mon cher Mimiche comment vas-tu ? Je souhaite que tu sois en bonne santé et que ton moral est bon. Ta maman va-t-elle bien ? Ecris-moi vite un mot. Cela me rendra si heureux de pouvoir te lire. Je suis ici et me repose, et pense très souvent à toi et aux bons moments passés en ta compagnie. A bientôt la joie de te lire. Je t’embrasse.      

Ton Nicolas.

A noter de prime abord : la grande familiarité du ton, et le fait qu’il s’agit d’un courrier « visé » en Italie par la « Commissione prov. di censura. Roma ». 

Le film dont il est question ici aura pour titre  » Le Soleil a toujours raison ». Réalisé en 1941, il ne sortira qu’en 1943, la guerre faisant rage. D’après Alain Rustenholz, dans son « Prévert-Inventaire » publié en 1996, le scénario de ce film, tiré d’une nouvelle de Pierre Galante, est solide. Alors qu’on manquait de tout, l’affaire sera bouclée sous le soleil du midi avec des chansons d’avant-guerre. Le public avide d’évasion réservera un beau succès à cet ouvrage immortalisé en fin de compte par Tino Rossi, Micheline Presle et … Charles Vanel.

Mais alors : Michel Simon pour lequel Jacques Prévert a écrit dans ce film une partition sur mesure, afin qu’il y donne la réplique à Tino Rossi, pourquoi renoncera-t-il à faire partie de cette aventure ? Lui qui, habituellement, se laissait guider sans broncher par un Nicolas Behars dont il ne disait que du bien ? Certains indices peuvent laisser supposer que Simon n’entretenant pas d’excellents rapports avec Tino Rossi, ne travaillait avec lui que sous certaines conditions. 

Rappelons à ce sujet qu’en 1937, dans le film « Naples au baiser de feu », Michel Simon n’avait accepté d’y participer au côté de Tino Rossi qu’à la condition de voir Viviane Romance figurer au générique. Par ailleurs et dans cette œuvre, l’acteur à la gueule tordue n’aura été que le faire-valoir d’un Tino Rossi flamboyant de jeunesse et de beauté. Ils y chantèrent à tour de rôle « O Sole mio ». Sauf que la prestation d’un Simon difforme et toussotant n’était-là, par effet de contraste, que pour rendre un hommage plus spectaculaire encore, au pouvoir de séduction émanant de Tino Rossi.

Mais revenons au film « Le Soleil a toujours raison » de Pierre Billon, dont ce réalisateur avait désigné Prévert pour en écrire le scénario adapté d’une nouvelle de Pierre Galante. Il se trouve, rétrospectivement et selon Alain Rustenholz, que « si dans ce film il y avait Michel Simon, ça arrangerait les entournures de Tino Rossi qui ne chante pas très bien … » 

Concernant Jacques Prévert : rappelons tout d’abord qu’il avait été mobilisé en 1939, puis définitivement réformé le 7 mars 1940. Pour partir ensuite vers le sud de la France, du côté de Saint-Paul de Vence. 

Acceptant d’écrire le scénario de « Le Soleil a toujours raison », ce fut l’occasion pour lui de venir en aide à des créateurs juifs entravés par les autorités de la France pétainiste. Leur fournir des moyens d’exister, voilà la solution qu’il mettait en œuvre dans la mesure du possible. Notons à ce propos qu’Alexandre Trauner était un vieil ami de Prévert, qu’il avait connu à Montparnasse. Il fut engagé pour ce film en tant que décorateur et maquettiste. Georges Wakhévitch accepta d’en être le prête-nom, afin de camoufler une participation « douteuse » aux yeux des autorités. Quant à Joseph Kosma, auteur de la musique, il ne pouvait pas davantage fonctionner sous son vrai patronyme juif, raison pour laquelle lui fut attribué celui de « Jean Marion ». 

C’est à Tourettes-sur-Loup que Prévert les mit à l’abri. Autour d’eux se forma un noyau de Résistants, même si Prévert lui-même a toujours refusé d’intégrer un réseau, par rejet de tout embrigadement. 

Et qu’en était-il de Nicolas Behars, scripteur de la présente carte postale,  interlocuteur si privilégié de Michel Simon et Jacques Prévert ? J’ai retrouvé la trace d’un « mémorandum » signé par le Directeur général de la Sûreté Nationale sous Occupation, où « Nicolas Behars » figurait. C’est plus précisément sur la liste des « personnalités suspectes ou indésirables, du point de vue national ou moral », que cet homme apparaissait. Il se trouve en fin de compte que Behars aura été cet autre Juif de la mouvance cinématographique, que Jacques Prévert prit sous son aile protectrice.

Copyright  Santo Cappon

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