Par le petit bout de la lorgnette – Vienne 1995, Alain Juppé dans ma suite?


PAR SANTO CAPPON

Vienne, hiver 1995. Invité par la romancière et philosophe Catherine Clément, je suis sur le point de m’installer pour quelques jours dans la Résidence de l’ambassade de France. Un caprice du destin ? Pas vraiment. Car en tant qu’auteure du roman « La Valse inachevée », consacré à l’impératrice Elisabeth d’Autriche dite Sissi, elle s’intéresse en toute logique à mes recherches notoires concernant l’assassinat de cette figure historique de tout premier plan. 

Son mari André Lewin représente la France au plus haut niveau dans la capitale autrichienne. Depuis 1991. C’est par conséquent sous les lambris et les ors de la République qu’il va me falloir loger. Construit au début du 20e siècle par Georges Chedanne à la Schwarzenbergplatz, l’édifice imposant avait pour objectif de symboliser la grandeur française et l’Art Nouveau, sur 6.500 m2. Dans le but, également, de sceller les relations avec l’empire austro-hongrois, il convenait de donner leur dimension aux choses. Tant par la richesse du décor (sans lésiner par exemple sur les tapisseries), que par la majesté des volumes. Un escalier monumental y développe notamment son enroulement spectaculaire.

Avant de répandre mes effets personnels dans la suite ministérielle, qui m’a été attribuée, on me fait passer le personnel en revue. Aligné sagement par ordre de grandeur et d’importance, comme voulait la tradition dans le beau monde de jadis, fût-il républicain. De la femme de chambre au valet de pied, jusqu’au maître d’hôtel. Vision à peine décalée, dans une ville aussi chargée d’Histoire. 

Au dehors, un temps glacial vitrifie la capitale autrichienne. Un blizzard à moins dix degrés souffle sur les jardins du Belvédère et de Schönbrunn. Silhouettes sombres, immobiles et contrastées, des corbeaux semblent paître en quinconce, sur la neige de loin en loin. 

Pour se réchauffer en telle circonstance hivernale ? Le bal des débutantes à l’Opéra national, rendez-vous annuel de la bourgeoisie autrichienne. Ou alors les tavernes et les concerts. A ce propos, si vous préférez communier en ligne directe avec les grands compositeurs aux vies tourmentées, je vous recommande de visiter en pleine saison froide le carré du cimetière où ils sont presque tous regroupés (à part Mozart et Mahler) : on y perçoit un vent d’ailleurs qui siffle sur les tombes desquelles remontent encore quelques tourbillons de notes fantasmées.

La belle hospitalité de l’ambassadeur et de son épouse nous réunit jour après jour au centre de la grande salle à manger circulaire, décor taillé sur mesure pour les réceptions officielles. Le maître d’hôtel et les serveurs sont de piquet à quelques mètres, à proximité des accès, pour organiser la suite des repas et guetter nos moindres désirs. Sans être un ministre, je suis traité comme tel.

Au bout de quelque temps, le plénipotentiaire Lewin m’annonce la nouveauté du jour :

– Ce soir, je vais à l’aéroport de Vienne pour y recevoir Alain Juppé, notre ministre des Affaires étrangères. Si je ne me trompe et en toute logique, il voudra passer la nuit dans nos murs. Auquel cas il dormira obligatoirement dans votre lit, puisqu’il s’agit de la suite ministérielle de l’Ambassade.

A ma légitime surprise, André Lewin semble apporter le remède :

– Ne vous en faites pas, la Résidence est suffisamment grande pour qu’on vous loge ailleurs. Bouclez donc vos bagages, et veuillez attendre nos instructions.

A son retour de l’aéroport :

– Fausse alerte ! Vous avez le bonjour d’Alain Juppé qui a décidé de repartir ce soir même. Vous pouvez par conséquent réintégrer le lit de sa fonction.

On m’aurait dit, quelques jours auparavant, que Juppé dormirait peut-être dans la couche encore tiède qui fut la mienne, j’aurais eu peine à le croire. Toutes affinités ou absence d’affinités politiques mises de côté …

Le hall de l’Ambassade de France à Vienne, photo ©Santo Cappon

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