Chronique de Paris – Cet art qui met en appétit et qui masque tant de crève-la-faim


PAR YANN LE HOUELLEUR, à Paris

« Vous en avez du courage de dessiner comme ça, dans la rue. Moi, je suis artiste et pourtant je n’oserais pas. Je suis condamnée à rester chez moi et je n’ai pas vendu une œuvre de toute ma vie ! Le pire est que je n’ai pas un réseau de connaissance et je ne sais comment m’y prendre. »

Le témoignage, que j’ai recueilli le long du boulevard Saint-Germain, demeure incrusté dans mon cœur. Ce soir-là, tandis que rosissait le ciel égratigné par les bulbes coiffant les plus élégants immeubles haussmanniens, je luttais contre la lassitude et les douleurs musculaires afin de terminer, sur place, un énième dessin d’un restaurant parmi les plus prestigieux de la capitale française. A savoir, les Deux Magots. Mal vêtue, la voix chevrotante, l’inconnue qui m’avait abordé ne possédait pas même une adresse électronique. Une résignation mêlée de tristesse imprégnait sa voix monocorde. Moi, l’artiste que tant de gens ont traité, sans méchanceté aucune, de « marginal » et de « cinglé », je découvris, à tout jamais, combien la sphère des créateurs compte parmi les plus inégalitaires des nébuleuses professionnelles. Il existe celles et ceux qui mènent une vie suscitant les envies au sein de la population sous les feux constants des projecteurs. Une minorité, qui de surcroît se permet de flirter publiquement avec la « bien pensance ». Ah, ces artistes réputés mirifiques et généreux qui se permettent, tous les cinq ans, de se prononcer en faveur des candidats à la présidentielle les plus fréquentables et qui se moquent en réalité des souffrances émaillant la vie du Peuple ! Mais il y a ceux, tout en bas de la pyramide sociale, qui créent sans « jouir » d’un public, même exigu et dont l’ex-président de la Maison des Artistes, le défunt François de Verdière, révélait le sort tragique : « Leur survie tient à l’octroi de minimaux sociaux qui les humilient autant qu’ils ne leur permettent de garder la tête hors de l’eau ».

Ce soir-là, comme tant de fois, je n’avais réussi à vendre aucun dessin et pourtant j’étais heureux à l’idée que, sans m’en douter, j’étais sans doute l’une des exceptions dans le paysage parisien où les artistes sont devenus invisibles, insaisissables, évanescents.

Toujours est-il que cet établissement légendaire, les Deux Magots, constitue une légende dont la plupart des clients ignorent la fécondité. Dans les années soixante, il était le rendez-vous d’artistes pour la plupart décédés, de sorte que les Deux Magots étaient un bouillon de culture. Elsa Triolet, Louis Aragon, André Gide, Jean Giraudoux, Pablo Picasso, Fernand Léger, Jacques Prévert, Ernest Hemingway et bien évidemment le duo Jean-Paul Sartre & Simone de Beauvoir… Aujourd’hui, ce « café-brasserie » accueille, sous ses stores d’un vert sombre et somptueux ourlés de vaguelettes jaunes, une clientèle cosmopolite – des touristes, nombre d’entre eux en provenance d’états du Golfe, de pays d’Europe de l’Est européen et de nations lointaines – à laquelle se mêlent des Parisiens bon chic bon genre, des politiciens de tout bord et des hommes d’affaires célébrant la signature d’un contrat une flûte de champagne à portée de main.

Détail révélateur de l’évolution des mentalités et du tempérament si peu curieux de maints visiteurs étrangers : sur la place Saint-Germain des-Prés une annexe – plus précisément un édicule aux couleurs du fameux restaurant a été installé assez récemment. Où qu’ils prennent place, les convives ne peuvent guère apercevoir le clocher de l’église de Saint-Germain, à la fois élancé et trapu, que le soleil plongeant éclabousse de pépites dorées stimulant sa « peau de pierres multi-séculaire ». « De style roman, stipule un guide touristique, cette tour a survécu aux injures du temps : l’ex-abbaye de Saint-Germain a perdu ainsi deux tours jumelles, bien plus sophistiquées, qui surplombaient elles aussi une vaste étendue pâturages se déployant jusqu’aux rives de la Seine. Les vaches qui paissaient sur ces terres royales et monacales ont fait place, de la sorte, aux « moutons de l’industrie du tourisme de masse », lesquels s’approprient les splendeurs de la capitale en mitraillant, sans pour autant prendre le temps de les admirer, tout et n’importe quoi.

« Paris est assurément la plus belle ville au monde », m’a garanti, quelques jours plus tard, un « sacré » personnage tantôt amical tantôt susceptible mais en tout cas fort gouailleur. Figurez-vous qu’il avait garé, face à l’iconique restaurant, une Aston Martin à la carrosserie rutilante quoique sombre. Assurément, c’est le même chauffeur qui, une semaine plus tôt, avait « abandonné », au même emplacement, un engin engendré par un autre constructeur automobile, une Ferrari ô combien plus ostentatoire par la couleur rouge framboise de sa carrosserie.

Tandis que j’achevais, tel un serf de l’art, un énième « portrait » de la terrasse des Deux Magots, cet inconnu, pressant le pas, regagna sa luxueuse sportive de luxe et j’eus le privilège de faire sa connaissance. Non sans insolence, je l’interpellai : « Dites-voir, pour conduire une telle auto, encore faut-il être célèbre ! » « Pas du tout, cher Monsieur, répliqua-t-il. Je suis issu du monde de l’édition, c’est vous dire… »

« Ah bon, rétorquai-je, vous avez plutôt l’air d’un politicien qui se serait enrichi pendant ses mandats successifs ! » Complément de réponse, du tac au tac : « Vous me faites injure. La politique, c’est tout ce que je déteste ! J’ai dirigé une maison d’édition et j’ai lancé un magazine, Paris Prestige, que j’ai revendu quelques années plus tard. Je m’appelle Gérard. Je suis parti vivre dans d’autres pays et quand je suis revenu à Paris, je me suis agenouillé pour demander pardon à cette capitale car assurément elle est la plus belle des villes. »

Alors, se tournant vers un pâté d’immeubles, le long du boulevard Saint-Germain, hébergeant plusieurs commerces haut de gamme, le volubile Gérard (photo Yann Le Houelleur) s’enthousiasma : « Une architecture comme celle-là, cher Ami, vous n’en verrez nulle part ailleurs ! » Et sur ces mots, tandis que s’ouvrait « le toit » de sa décapotable, Gérard accorda à l’artiste un dernier sourire, un brin malicieux, le sourire d’un homme qui a de la classe et qui tout en bavardant laisse coulisser les yeux pour admirer, subrepticement, les jambes de jeunes femmes en train d’attendre, quant à elles, un taxi ou même un VTT.

Car dans notre ex-royaume de France qui ne cesse de perdre ses lettres de noblesse, cédant des pans entiers de ses possessions à la main invisible de la mondialisation, il existe encore des personnages distingués pour lesquels, fort heureusement, un dîner aux Deux Magots, à la Tour d’Argent ou au Café de la Paix (place de l’Opéra), est un sort peu enviable puisque par ailleurs ils se plaignent, pour la plupart, d’acquitter trop d’impôts. Tous les jours, sur youtube et sur la toile, des jeunes femmes au sourire forcé, fournissent de judicieux conseils aux internautes pour défiscaliser et optimiser leur patrimoine… Aux dernières nouvelles, ici comme ailleurs, les biens qui résistent le mieux à la déprime corrodant les marchés, sont… les tableaux de maîtres. Faut-il rappeler que parmi les grands artistes dont les œuvres furent considérées comme des valeurs refuges certains vivaient dans un le plus abject dénuement ? Nombre d’entre eux peignaient à proximité de restaurants en échange d’un repas gratuit offert par le maître des lieux. Ils vendaient très peu à l’instar de la citoyenne hyper précarisée et mal vêtue évoquée… au début de cette trop riche et prolifique chronique.

Yann Le Houelleur, artiste de rue (certains jours) et journaliste, vit dans une ville de la proche banlieue de Paris.

Paris, Boulevard St-Germain. Dessins Yann Le Houelleur

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