Par le petit bout de la lorgnette – En face de moi, Michel Serrault sosie de lui-même


PAR SANTO CAPPON

1998.  Je navigue dans Paris à la faveur de mes rendez-vous avec les médias, organisés par l’attachée de presse de mon éditeur. L’occasion pour moi de sillonner à temps perdu mon Paname de toujours, jusqu’à l’entrée du Bouillon Chartier. Adresse mythique, rue du Faubourg-Montmartre. Mes pas vont s’y faufiler jusqu’à une table déjà occupée par un client lambda de l’établissement. Telle est la règle usuelle en ce lieu convivial, aussi investi de passage que d’Histoire. 

Pour me mettre en bouche, j’ai d’ores et déjà en tête un grand classique des hors d’œuvres, spécialité traditionnelle des brasseries : à la promesse de mes papilles, allons-y pour le hareng pommes à l’huile ! Un garçon au long tablier blanc va devoir prendre ma commande. Mais ma perception de la réalité se brouille, dès lors que je réalise une chose : juste en face de moi est assis … Michel Serrault. Quelle contenance prendre, lorsqu’on ne sait comment affronter sans crier gare ce genre de situation ? Au risque d’être pris pour un paparazzi. Ne voulant, par ailleurs, assumer l’éventualité d’endosser quelqu’un pour celui qu’il n’est pas :

– Bonjour Monsieur. Si je peux me permettre, êtes-vous bien l’acteur Michel Serrault ?

– Ah, cher Monsieur !  Vous enfoncez un clou, vous mettez le doigt sur le problème de ma vie. Je ne peux me déplacer sans qu’on me pose cette question. Où que j’aille, je dois affronter ce qui pourrait être à chaque fois l’improbable grand rôle de ma vie insignifiante. Etre mis par les autres dans la peau et l’habit de lumière de celui que je ne serai jamais : cet immense acteur que j’ai toujours admiré.

Je crois saisir à la fois fausse tristesse et grande délectation, dans cette saillie à contre-emploi. Un effet de miroir. Le cabotinage exprimé dans sa forme la plus achevée. Je repense à Charles Aznavour et sa chanson « Je m’voyais déjà », alors que le chanteur était déjà célèbre, depuis belle lurette. Quoi de plus jouissif, que de se mettre dans la peau d’un qui vous admire, qui vous espère, alors que vous êtes celui-là et que vous vous régalez à tout instant de briller sans le moindre effort, dans le regard d’autrui.

– Figurez-vous que l’autre jour j’étais à Nice et que j’entre dans un magasin : de toutes parts j’entendis chuchoter : Michel Serrault, Michel Serrault … J’aurais voulu me mettre dans un trou de souris pour échapper une fois de plus à cette notoriété que je rêverais d’avoir, mais qui hélas n’a jamais été la mienne propre.

Entre deux propos de ce « sosie », il m’est donné de saisir le souffle haletant et le regard hagard de ce héros virevoltant, celui qu’a immortalisé la Cage aux Folles.

Les plats s’enchaînent, le repas s’articule en bon ordre et je m’installe à mon tour dans un rôle exigeant : être celui qui doit faire semblant d’avoir en face de soi une réplique aussi parfaite et désabusée de Michel Serrault.

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