A Paris, faussaires et serfs de la peinture font la vie dure aux vrais artistes


PAR YANN LE HOUELLEUR, à Paris

Sur le Petit pont, avec en toile de fond la dentelle de pierre de Notre-Dame, un homme assez bizarre monte la garde. Il défend son « bifteck artistique » avec une grande férocité. Dès qu’un « vrai » artiste tente de prendre place, au même endroit, pour y dessiner, ce malotru montre les crocs.
Dans un flot d’insultes, il profère des insultes, sûr de son bon droit, en toute impunité. En réalité, il vend des toiles « made in China » ; son petit chapeau et son accoutrement sont censés lui conférer un air de peintre un peu rustique des rues. Mais comme il n’a aucun scrupule à maximiser ses bénéfices, il éparpille aussi, sur la balustrade, quelques mini-Tour Eiffel dorées en rang d’oignon.

Ces toiles n’ont rien d’original : on peut en voir partout à Paris, constituant le butin de vendeurs à la sauvette. Elles dévorent en partie les vitrines des marchands de souvenirs pullulant aux alentours des sites touristiques, notamment sur les flancs de la Butte Montmartre mais aussi chez les bouquinistes le long des quais de Seine.

Boulevard de Clichy. Dessin de Yann Le Houelleur


Ce goujat qui prend ainsi ses aises à deux pas aussi bien de la cathédrale que de la Préfecture est d’une inculture et aussi d’une grossièreté édifiantes. « J’te défonce la gueule et j’te fous tes trucs dans la Seine si tu t’approches de moi », a-t-il vociféré alors qu’un dessinateur (l’auteur du présent article) s’est approché de lui. Personne, parmi les rares artistes qui subsistent dans l’espace public, n’ose lui dire ce qu’il pense de son agressivité. Il est à déplorer que les artistes, en général, ne soient pas, sous prétexte de tolérance, plus courageux. A quelques mètres de lui, Sofiane, d’origine algérienne, réalise sur place des peintures miniatures représentant la Tour Eiffel et d’autres monuments typiquement parisiens. Ses acryliques sèchent et resplendissent sous le soleil ; d’authentiques petits bijoux tous différents. Certains jours, il ne vend rien.

« CE N’EST PLUS COMME AVANT »  – Aux côtés de ce vendeur à la sauvette, deux caricaturistes aux yeux bridés paraissent avoir dégringolé la butte Montmartre. Ils patientent, assis sur des tabourets. En un clin d’œil, sur des feuilles de mauvaise qualité, ils sont capables de faire des portraits à grands traits, fusain à la main. Hélas, le portrait et la caricature sont le parent pauvre dans la grande famille des arts plastiques. Aussi pressés que des hommes d’affaires, les touristes font mine de ne pas les voir. « Ce n’est plus comme avant », se désolent-ils. Pourtant, tout comme Sofiane, ils sont des artistes « purs et durs » qui par leur talent mériteraient de gagner décemment leur vie. Même la Mairie de Paris leur met des bâtons dans les roues. Fin avril, des agents leur ont infligé une amende pour d’invraisemblables raisons ( « dépôt d’ordures sur la voie publique », une amabilité s’élevant à quelque 130 euros ) et au passage ils ont allumé l’individu qui monopolise toute une partie du pont.

Rue des Archives. Dessin de Yann Le Houelleur


Parlons-en de celui-là ! Curieusement, les clients ne manquent. Moyennant quelques malheureux euros, ils emportent avec eux une toile enroulée à l’aide d’un élastique, une vue de Paris comme il s’en vend par milliers dans Paname devenue la capitale des coups bas et des attrape-nigauds touristiques. Ainsi le tourisme de masse génère-t-il des outrances et des outrages qui profitent à des mafias bien structurées. La pandémie de la Covid avait éclipsé ce commerce en trompe l’œil qui avec le retour des jours d’insouciance a repris « ses droits ».

NOTRE-DAME N’A PLUS RIEN DE GOTHIQUE – Au premier coup d’œil, pour peu qu’on ait un peu de culture et de sens critique, on observe que les toiles sont faites par des faussaires. Jeff Koons, la star de la peinture industrielle et à la chaîne se sentirait, par-dessus la Seine, comme un poisson dans des eaux multicolores. Mais ses tarifs seraient bien différents ! La cathédrale, qui a inspiré tant de peintres de renom (à commencer par Albert Marquet, Picasso, Matisse, Johan Barthold, Jongkind, Paul Petit, etc.) n’a plus rien de gothique quant elle est « prostituée » sur le rebord des trottoirs et la balustrade de certains ponts. La pauvre ! Elle exhibe dès lors des tours aux contours rigides avec une rosace bien évidemment surdimentionnée. De même, le Moulin Rouge a perdu son aspect conique et ses ailes sont amaigries. Elles rappellent même des baguettes chinoises destinées à manger du riz. Quant à la tour Eiffel, la voici entourée de pâtés de maisons grossièrement signifiés dépourvus du fameux entresol propre aux cossus immeubles de style haussmanniens.

Curieusement, ces « croûtes » sont toutes semblables, quels que soit l’endroit où on se les procure. Selon des spécialistes interrogés par des médias en ligne, leur auteurs sont « des Chinois qui se disent appartenir à des collectifs d’artistes fonctionnant à Paris et qui les proposent à des commerçants». Mais il suffit de plonger dans les labyrinthes d’un site tel aliexpress.com pour découvrir que les mêmes insanités picturales sont disponibles dans toutes les rues du grand village mondial.

Les petites mains de l’Empire du Milieu sont partie prenante dans le grand-œuvre de la Délocalisation. Sur le Petit pont, il fallait oser le dire au peu vertueux vendeur à la sauvette: « Quand on vous achète un souvenir de Paris, on soutient un modèle économique fondé sur l’esclavage et l’exploitation de l’ignorance. Et on fait fi des peintres qui ne demandent qu’à vivre de leur talent». Regrettons, pour finir, que la Ville de Paris soit si peu sensible à l’art de rue, comptant pourtant parmi ses élus de grands amis des milieux artistiques. Mais pas n’importe quels artistes : ceux qui travaillent pour les maisons de couture (LVMH, entre autres corporations, détenant par ailleurs un pôle média dont les fleurons « Les Echos » et « Le Parisien »), les institutions officielles, les galeries haut de gamme, etc. Ceux-là mêmes qui, lors de campagne électorales, se permettent de donner des consignes de vote au corps électoral.

LE GRAND GACHIS DES MAISONS DE COUTURE – D’ailleurs, nous vous devons une révélation démontrant à quel point le petit monde des arts et celui de la haute couture sont pourris jusqu’à la moelle. Un photographe dans la mode, que votre serviteur a rencontré tout en dessinant dans les rues de la capitale, lui a fait les confidences suivantes : quand se pointe l’époque des fins de collections, les plus grandes maisons de couture rachètent à prix d’or, si nécessaire, les stocks de leurs concurrents afin de s’assurer qu’aucune concurrence avec promotions à la clef ne viendra ternir leur nouvelles collections…

Un sujet dont nous aurons certainement l’occasion de parler.


Cet article paraît simultanément dans infoméduse et dans Franc-Parler, journal numérique édité à Gennevilliers, dans la banlieue parisienne, où vit l’auteur. Yann Le Houelleur est dessinateur professionnel reconnu comme tel par l’Etat français, journaliste et éditeur de Franc-Parler dont on peut entrevoir « les bonnes page » sur sa page « facebook » (Yann Le Houelleur). Ressurgi pendant la sombre époque du confinement, Franc-Parler a été pendant une quinzaine d’année« le premier journal francophone au Brésil ». Il était alors publié sur format tabloïd à São Paulo. Artiste engagé qui depuis longtemps milite pour la liberté de dessiner et de vendre accessoirement dans l’espace public à Paris, Yann Le Houelleur, quelques années avant la Covid, a remporté un procès que lui avait intenté la Mairie de Paris qui l’accusait systématiquement de dessiner et vendre occasionnellement quelques-unes de ses ses œuvres dans les rues de la capitale. Prenant connaissance des accusations émises, le président du Tribunal a éclaté de rire et d’une extrême bienveillance il a grommelé : « Mais qu’est-ce qu’ils en ont du temps à perdre ces gens-là. ». L’accusé à été relaxé aussitôt et cette affaire lui a même valu un article cousu d’ironie dans les colonnes du Canard Enchaîné… dont Franc-Parler partage parfois l’insolence !!!

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