Allemagne, pays défait


PAR MICHEL SANTI

La crise énergétique chamboule les rapports de force européens, car on se rend enfin compte que l’Allemagne n’est que trop faillible.
 
L’autorité morale de ce pays qui ne cessait de se déchaîner à l’époque contre Mario Draghi, alors Président de la BCE, pour sa politique monétaire énergique. L’arrogance allemande qui allait jusqu’à proposer de vendre l’Acropole aux chinois afin de financer la Grèce (et par là-même ses propres banques qui y étaient engluées) et qui traitait avec mépris l’Espagne et l’Italie de pays du «Club Med». L’ordo libéralisme de cette nation chez qui un seul et même terme signifie dette et péché («schulde»). Sont désormais réduits en cendre tant le «Made in Germany» semble aujourd’hui avoir été édifié sur des bases fallacieuses. Cette prospérité allemande n’a, en effet, été bâtie que sur le dos de ses salariés low-cost et sur du gaz russe acheté abondamment et à bon marché.

Les dirigeants allemands sont bêtement tombés dans un piège géopolitique dont le résultat, aujourd’hui, est catastrophique pour leur nation qui importe de Russie près de 60% du gaz qu’elle consomme. La coupure totale de ce robinet russe est susceptible de générer, pour l’Allemagne, une dépression équivalente à celle ayant suivi les deux guerres mondiales ! Désormais, le modèle économique allemand et sa vraie nature parasitaire sont remis en question et clairement perçus par ceux qui préféraient regarder ailleurs, impressionnés par ses excédents commerciaux massifs qui ne sont en réalité que les conséquences mécaniques d’un pays dépendant de la consommation d’autrui.
 
J’étais présent à Davos en janvier 2005 lors de la déclaration tonitruante à la tribune du World Economic Forum de celui qui était à l’époque le Chancelier d’Allemagne, Gerhard Schröder, qui annonçait fièrement y avoir «créé un des meilleurs secteurs d’Europe en termes de bas salaires». Les infâmes réformes Hartz, également connues sous «Agenda 2010», mises en place dès 2003 affectèrent ainsi pas moins de 40% de la population allemande qui en était même réduite à faire le décompte de ses bijoux et colifichets familiaux dans la détermination de l’allocation chômage à laquelle elle aurait droit. Les conséquences pour l’Allemagne de cette frugalité lui furent d’abord nocives envers elle-même puisqu’elle figure bon an mal an autour de la 30ème place au classement mondial pour ce qui est de la qualité de ses infrastructures routières, ferroviaires et même pour l’état de sa connexion internet ! Relire mon livre  » La prospérité allemande: cauchemar pour 40% de ses citoyens ».

Aujourd’hui, et alors que son Ministre des Finances en appelle encore et toujours de manière obsessionnelle à une réduction de ses déficits, l’Allemagne se retrouve confrontée à ses sempiternels démons. Que Marx avait bien raison lorsqu’il avertissait que, la seconde fois, l’Histoire se répète mais comme une farce!

Confrontée à une inflation hors norme de l’ordre de 10%, l’Allemagne ne jouera donc pas pour autant – en toute logique – le jeu de l’augmentation des salaires de ses travailleurs. Cette main de fer exercée par les patrons allemands sur les revenus de leurs concitoyens perdure depuis une vingtaine d’années, est unique dans les annales d’Europe occidentale, et a transformé le marché du travail dans ce pays en un océan de travailleurs peu qualifiés et sous-payés dignes des économies les plus néolibérales du monde où le marché a le premier et le dernier mot.

La naguère fière Allemagne a perdu de sa superbe. Elle qui avait persuadé il y a encore quelques jours la Commission Européenne de réclamer aux 27 pays membres la réduction de leur consommation énergétique de 15% l’hiver prochain, s’est vu opposée une fin de non-recevoir cinglante par la jadis très stigmatisée «cigale» espagnole. Teresa Ribera, Ministre de la transition écologique, a en effet rétorqué que son pays avait fait ses devoirs et rempli ses objectifs sur ce plan, que l’Espagne (sous-entendu : contrairement à l’Allemagne) «vivait selon ses moyens». Fin d’une époque.

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One Response to “Allemagne, pays défait”

  1. Yannick Le Houelleur 1 août 2022 at 15:51 #

    Que cela fait du bien de pouvoir lire, dans des médias alternatifs, des articles qui reposent sur des observations concrètes et qui seraient rejetés par les rédactions en chef des journaux mainstream tenus d’une main de fer par des investisseurs dont ils sont les danseuses. De même que Jürgen Todenhöfer met le doigt, à travers cette mouture de la Méduse, sur le suicide collectif auquel nos élites nous acculent en ce qui concerne l’Ukraine et les autres pays en guerre (la négociation est la meilleure manière d’éviter des conflits), Michel Santi démontre que l’Allemagne est la fausse amie des Européens, drapée dans un égoïsme sans pareil. L’Allemagne n’a rien apporté de bon et de sain au monde ces dernières années. Certains de nos politiciens, en France mais aussi dans d’autres Etats, nous ont convaincus que la croissance allemande se nourrissait de la reconfiguration du marché du travail en réduisant l’assistanat, en réduisant drastiquement le chômage grâce aux petits boulots payés au lance-pierre. Ce fut – Merci Herr Gerhard Schröder ! – le laboratoire fallacieux d’un libéralisme dévastateur qui s’est transformé en un cimetière à illusions définitivement perdues. En France, nous avons un président qui prétend, tout comme ses prédécesseurs, dynamiser la croissance en imitant « le modèle à l’allemande ». Or, comment prétendre s’inspirer d’un pays qui a de surcroît voulu saboter un autre modèle, cette fois-ci d’un point de vue énergétique, en l’occurrence la France ? A plusieurs reprises, des journalistes avisés, à commencer par André Bercoff, ont interviewé des spécialistes qui ont révélé cette stupéfiante opération de démantèlement de notre industrie nucléaire. Des ONG avec des financements allemands ont même réussi, tels des coucous, à se nicher dans des ministères français par le biais d’associations puissantes) pour tenter d’y faire la loi en matière de diversification des ressources énergétiques hors le nucléaire que les Allemands abhorrent. Faut-il rappeler qu’une bonne partie des réacteurs des centrales nucléaires françaises ne fonctionnent plus ? Et maintenant, après nous avoir donné des leçons, plus soucieux de tuer notre industrie que de voir s’accélérer notre transition écologique, les Allemands s’apprêtent à se chauffer grâce à leurs mines de charbon ! Désolé mais « bien fait pour eux ! ». Les Allemands se sont comportés comme les enfants gâtés et capricieux de l’Europe. Mais il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’ils interprètent un drame socio-économique les conduisant une fois de plus au suicide : qui n’a pas eu l’intuition, sinon la conviction, que Berlin est manipulé, influencé par le grand frère l’Oncle Sam ? A travers l’Allemagne, comme à travers cette guerre stupide et sans autre issue que la victoire russe faisant rage en Ukraine, les USA affaiblissent l’Europe, et ils se servent de la commission européenne, de sa roublarde et hautaine présidente, pour nuire à certains pays, dont la France, à travers d’obscurs accords.
    Quelques mois de plus et nous finirons bien par en savoir davantage sur la haute trahison des Allemands faisant double jeu.

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