France, les racines de la violence


PAR YANN LE HOUELLEUR, Paris, texte et photos

Depuis quelques mois, un argumentaire refait surface et se met à régir de nombreux débats notamment sur les chaînes françaises d’information en continu : « Il faut restaurer le respect de l’Autorité ». Chaque jour, il est vrai, apporte son lot de tumultes et de remise en cause de ce qu’il est convenu de décrire comme « l’ordre public ». Pas un matin, pas une soirée sans que les journaux et les débats sur ces chaînes annoncent des émeutes survenues dans une ou plusieurs villes ou, entre autres tragédies, des guets-apens ourdis contre des brigades de police, des sapeurs-pompiers voire des ambulanciers. Parmi les délits qui se multiplient : le refus d’obtempérer, certains se terminant fort mal ; dans le pire des cas des échanges de coups de feu avec mort(s) à la clef. Dès lors, un nombre croissant de politiciens, journalistes et experts expliquent ces choquantes dérives par la perte d’une valeur qui est l’un des ciments de toute société sereine : le sens du civisme. Ce n’est pas faux mais quand de tels arguments sont martelés de manière obsessionnelle, deux ans après la gestion chaotique de la Covid, il est permis de témoigner une méfiance de bon aloi.

TESTER LA POPULATION – La pandémie, dans un nombre si important de pays, en autres la France, aura été l’occasion rêvée pour de nombreux gouvernements de tester et de sonder la population quant à sa soumission à la propagation de la peur considérée comme une nouvelle raison d’Etat. Et parmi les acquis positifs de ce que d’aucuns appellent la résilience des populations (qui se seraient montrées obéissantes voire serviles) il y a ce regard désormais très méfiant et sceptique, partagé par des millions de citoyens, sur les agissements, les contradictions, les omissions voire les forfaitures de la classe politique. Un regard toujours plus perçant, qui s’est traduit par des surprises inimaginables lors des élections au printemps dernier, la présidentielle puis les législatives. Le refus, cette fois-ci, de l’aveuglement.

Voilà donc la classe politique, en grande partie, soupçonnée de se dérober face à de grands enjeux, surfant depuis de si longues années sur le laxisme, le déni de si nombreuses réalités et le renoncement à la prévention. (A titre d’exemple, les causes et les conséquences du dérèglement climatique n’ont pas été suffisamment prises en compte par nos gouvernements. D’innombrables municipalités ont encouragé le bétonnage qui s’intensifie le long des rivages comme à la périphérie des villes et même au milieu des campagnes. Au fin fond de la France, les géants du numérique et de la grande distribution construisent de gigantesques dépôts générant certes des emplois mais saccageant les paysages, perturbant les écosystèmes et saturant les infrastructures.)

ONDES DE CHOC – Mais pourquoi un tel laxisme, une telle indifférence de la part des dirigeants face à pléthore de souffrances au sein d’une population dépassée par les événements ? Non seulement nos élus sont-ils déconnectés, si souvent de la réalité, mais ils apparaissent comme apeurés à l’idée de mesures, avant tout préventives, qu’il conviendrait de prendre. Ils sont terrifiés par la perspective de voir s’exacerber les tensions et ondes de choc ébranlant la société de part et d’autre. Plutôt que de prescrire des remèdes de cheval, ils tergiversent, ne cessent de procrastiner.

Ils démontrent ainsi, « de manière éclatante », leur manque d’autorité. Pourquoi donc ? Voici une hypothèse… Le triomphe du libéralisme a relégué les élus et la haute administration à de « simples » exécutants des exigences toujours plus fortes manifestées par les grandes entreprises, mais aussi par certaines start-up appelées à grossir et tout autant par les géants du commerce en ligne. Ainsi toute une partie de la sphère politique (et pas seulement en France) se voit-elle discréditée.

En réalité, celle-ci ne dirige plus, multiplie les promesses non tenues, mais quand le peuple menace de se réveiller  – comme ce fut le cas lors de la crise des Gilets jaunes – quand des citoyens dénoncent les violences découlant d’un libéralisme dévoyé, les politiques aux manettes feignent de vouloir reprendre la main. Et avec l’appui de 90 % au moins des médias ils se débrouillent pour mettre sous les projecteurs des sujets faisant diversion, détournant l’attention du public sur d’autres questions bien plus urgentes. (Au fait, de quelle nature sont-elles, ces violences ? Toujours davantage de rentabilité ; un management fondé sur l’anxiété et la mise à l’écart des éléments potentiellement dangereux ; des burn out en cascade ; le recours toujours plus fréquent à des contrats de travail éphémères et coulés dans le moule de la précarité ; une « requalification » des qualifications professionnelles, etc.)

EXACERBER LA CULPABILITE – La situation en France est à cet effet emblématique. Le fameux « en même temps » macronien  conduit à une prestidigitation jamais vue : d’une part, feindre le rétablissement de la puissance d’un Etat pourtant au bord de la faillite, à court d’idées crédibles, et d’autre part préparer les Français à la résignation, à l’abandon de certaines valeurs telle la solidarité (à travers des réformes sévères conduisant à la privatisation de nombreux secteurs jadis contrôlés par l’Etat).

Donc, il faut en haut lieu veiller, pour respecter une feuille de route à la fois pragmatique et malicieuse, à exacerber un sentiment de culpabilité au sein du peuple. Il faut condamner, en quelque sorte, les gens à prononcer cette phrase toujours davantage prononcée au quotidien: « On n’a pas le choix, c’est comme ça ».

Dans cette optique, si les violences se multiplient, entend-on dire partout (via les médias) c’est parce que les gens ne respectent plus rien, qu’ils ont délaissé les bonnes habitudes, qu’ils se laissent aller, que les chômeurs par exemple sont pour certains des profiteurs.

Mais jamais le pouvoir n’avouera qu’il est coupable d’avoir si piteusement veillé à une insertion « intelligente » de la France dans la mondialisation. Une insertion qui de manière idéalisée serait respectueuse des attentes du peuple, en particulier des « gens les plus humbles » menacés d’être constamment mis à l’écart. Alors, effectivement, le pouvoir a choisi, dans le cadre de sa stratégie d’apeurement, d’accabler le peuple de tous les maux dont il souffre, et rien se saurait être épargné à celui-ci.

Comment expliquer, par exemple, que pendant des années les policiers et d’autres professionnels aient été si maltraités par leur employeur, l’Etat, à tel point qu’ils ont accumulé une montagne d’heures supplémentaires encore non payées ? Dans ces conditions, comment lutter efficacement contre les actes de violences, les signes avant-coureurs d’une sécession dans laquelle ont sombré des fragments entiers de la population, les provocations d’une poignée d’imams qui profèrent des messages sulfureux mettant avant tout en danger l’ensemble de la communauté musulmane souffrant dès lors d’un surcroît de méfiance généralisé… (Récemment, le ministre de l’Intérieur a tenté d’expulser l’imam d’une mosquée dans le Nord de la France, Hassan Iquioussen, un prêcheur de haine très suivi sur les réseaux sociaux.)

Il est évident que le moment est venu de nous poser la question suivante : l’inefficacité, l’incompétence et même la déliquescence de l’Etat n’ont-elles pas été voulues par celui-ci en fonction de motivations très difficiles à éclaircir ? Il n’est jamais trop tôt pour laisser émerger la vérité, mais il faut se montrer patient.

L’auteur est artiste et journaliste bénévole, fondateur du journal numérique « Franc-Parler ».

P.S. – Observations complémentaires

Une des stratégies destinées à renforcer le libéralisme le plus débridé est de laisser s’approfondir les factures sociales pour en faire acquitter la facture par les citoyens accusés d’en être les responsables.

Dans une société « normalement constituée », la question de l’autorité ne devrait même pas se poser. En effet, si l’école redevenait le vecteur de la transmission du savoir, si les réseaux sociaux arrêtaient de banaliser la violence, si l’appétence pour la culture coulait dans les veines de chacun, les citoyens redécouvriraient comment faire preuve d’autorité d’abord à leur égard, autrement dit comment développer sa conscience. Or, sans conscience quant aux conséquences de ses actes, un homme plonge dans le grand vide.

La pub, les « grands » médias, les influenceurs se font fort d’affaiblir la cohésion sociale en exacerbant ce qu’il y a de plus vil en l’espèce humaine : la jalousie, la vanité qui découlent d’une frustration inavouée. L’homme finit par ne plus exister à ses yeux qu’en fonction de ce qu’il possède ou croit posséder et non pas en fonction de valeurs autant intellectuelles que spirituelles. YLH

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