Par le petit bout de la lorgnette – Fin 1968, E. Ansermet au carrefour de deux anniversaires et de sa vie


PAR SANTO CAPPON

Dans un contexte familier, les propos tout simples donneront aux choses leur véritable humanité. Libérée des postures publiques que retiendra la postérité. La découverte fortuite de correspondances anciennes peut, par conséquent, permettre de révéler quelque vibration distincte et fugace, liée à la trajectoire de certains personnages illustres.

Un courrier privé en ma possession, daté du 11 décembre 1968, est adressé par le couple Ansermet à une cousine nommée Marguerite. C’est Juliette,  seconde épouse d’Ernest Ansermet (née Salvisberg),  qui prend la plume au nom de son époux et d’elle-même. En voici le texte :

11, rue Bellot (GENÈVE)             

Chère Marguerite,

Il y a bien longtemps qu’on ne s’est vues !  Mais je n’ai pas de bonne depuis quelque temps et les fêtes du cinquantenaire de l’orchestre ont été épuisantes. J’espère que tout va bien pour vous et les vôtres et que vous passerez d’heureuses fêtes de Noël et Nouvel An.  Nous serons à Rolle dès le 21 décembre, et probablement jusqu’en février.

Tous nos souhaits et voeux les plus affectueux,

Vos cousins Ernest et Juliette.

Que peut-on en dire et conjecturer ?  Précisons tout d’abord que de 1942 à 1968, les Ansermet étaient précisément domiciliés à Genève, au 11 rue Bellot. Juliette évoque ici « les éprouvantes fêtes du cinquantenaire de l’orchestre ». En 1918, Ansermet avait en effet créé l’Orchestre Romand, qui lui doit en grande partie sa renommée mondiale. En 1967, à 84 ans, il décida de prendre une demi-retraite, cédant la place à Paul Klecki. Mais pour autant, son engagement musical restera intact jusqu’à la fin de sa vie.

Entre-temps, un autre anniversaire était venu interférer dans une si longue carrière : né le 11 novembre 1883, il fêta en 1968 son 85e anniversaire. Autre étape, sans doute aussi éprouvante. Sur un second document en ma possession, il annonce urbi et orbi, en forme de carton imprimé, que « Dans l’impossibilité où je suis de répondre personnellement à tous les messages que j’ai reçus à l’occasion de mon anniversaire, je vous prie de trouver dans ces lignes l’expression de ma sincère gratitude ». Mais s’adressant ici à un être cher, il signe le texte et rajoute, manuscrite, la mention suivante : « Toutes mes amitiés et nos meilleurs voeux ». Quant à Juliette :  » Je vous embrasse ».

Sollicité de toutes part, il dirigera pour la dernière fois l’Orchestre de la Suisse Romande au gré d’un concert au Victoria-Hall de Genève, le 18 décembre 1968 :

Pour rappeler une fois encore l’importance à ses yeux, des « classiques », il y offrira la suite no 4 en ré majeur de Bach. Puis, sur un autre registre, la « Cantata profana » de Bartok, les « 6 épigraphes antiques » de Debussy. Pour enchaîner avec la « Cantate de Noël » d’Arthur Honegger. Concert retransmis en direct à la radio, sur l’émetteur de Sottens.

A propos d’Arthur Honegger : au mois de janvier 1966, j’ai eu l’occasion de côtoyer Ernest Ansermet de très près, à plusieurs reprises, au Grand-Théâtre de Genève. On y présentait « Jeanne au bûcher », oratorio dramatique en 11 scènes. Texte  de Paul Claudel, musique d’Arthur Honegger. Dans le rôle de Jeanne d’Arc, la grande actrice française Claude Nollier (1919-2009), et dans celui de Frère Dominique, Henri Doublier (1927-2004). Rappelons ici que Claude Nollier aura incarné ce rôle à l’Opéra de Paris, de 1950 à 1962, pour une centaine de représentations ! A la mise en scène genevoise de 1966, Herbert Graf  (1903-1973).  A la baguette de l’Orchestre Romand et dans la fosse, Ernest Ansermet. Mais sur scène dans l’acte final, moi-même … jeune figurant chargé de mettre le feu au bûcher …  Les dernières paroles de l’édifiante  suppliciée résonnent encore à mes oreilles coupables :  » Il y a la Joie qui est la plus forte, il y a l’Amour qui est le plus fort, il y a Dieu qui est le plus fort ».

Ceci entre parenthèses. Revenons au message des Ansermet adressé à leur « Chère Marguerite » : « Nous serons à Rolle le 21 décembre, et probablement jusqu’en février ».  Probablement auprès de la fille d’Ernest, Anne-Jacqueline, qui décédera en 1991. Quant à cette échéance de février, annoncée dans le présent billet, elle sera en fait le point d’orgue, celui d’une vie :  Ernest Ansermet décédera le jeudi 20 février 1969, à l’Hôpital Cantonal de Genève (angine de poitrine). 

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