Par le petit bout de la lorgnette – Septembre 1918, Henri Lepert et l’abolition des guerres


PAR SANTO CAPPON

Le temps à vivre collectivement est, depuis quelques mois, parasité par un conflit mondialisé menaçant de devenir mondial. Nuance de taille. Période embuée par les vapeurs de Mars, au moment où le rayonnement de toute nation se mesure à l’aune technologique de sa capacité militaire. Sauf que l’Histoire me renvoie, à point nommé, l’écho d’une voix militante : celle du socialiste français Henri Lepert.

Un document inédit m’était tombé par hasard entre les mains, puis je l’ai mis de côté. Si ce n’est que l’envie m’est venue, récemment, d’en reconstituer sommairement le contexte. Afin de tenter un semblant de réhabilitation pour une notion devenue totalement ringarde à la faveur des circonstances accumulées : le « pacifisme ». Alors que les organismes internationaux chargés, à partir de 1919, d’instaurer la non-belligérance entre les peuples ont lamentablement échoué : la Société des Nations, puis la timide et cacophonique Organisation des Nations-Unies…

Le document ici reproduit mentionne la date du 2 septembre 1918. Deux mois avant l’Armistice. Billet griffonné et signé par Henri Lepert, adressé à « Mon cher Camarade ». Avec pour en-tête imprimée, la « LIGUE POUR UNE SOCIÉTÉ DES NATIONS BASÉE SUR UNE CONSTITUTION INTERNATIONALE ».  En voici le texte :

Ci-inclus je vous adresse un reçu de — francs, que vous versez pour la Ligue et pour le Journal, et dont je vous remercie à nouveau. Votre bien dévoué              H. Lepert « . 

Pour rappel, le projet de la Société des Nations (SDN) fut achevé le 14 février 1919. Le 28 avril de la même année, on choisit Genève comme siège de ce nouvel horizon planétaire. Choix légitimé par le rayonnement international de cette ville, et par la neutralité de la Suisse. Les USA entrèrent aussi dans la lumière, attendu que le principal promoteur de cette organisation fut le Président des Etats-Unis Woodrow Wilson.

Sauf que le désarmement, la prévention des guerres basée sur le principe d’une sécurité collective, étaient des principes qui faisaient déjà rêver Henri Lepert, des années auparavant. En 1916, il publia à Limoges une sorte de manifeste intitulé « Pour l’abolition des guerres », jugé par certains franchement utopique, tout au moins dans la formulation de son titre. Il s’y adresse aux pacifistes, en s’appuyant sur certaines préconisations du Parti socialiste français. Il se tourne aussi vers les partisans de la guerre, qu’il nomme « belluristes ». La mise en œuvre d’une telle approche s’annonçait plus que laborieuse voire hypothétique. 

Mais en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis ce genre de projet, un peu moins « sentimental » dans ses intitulés, eut une plus grande résonance. Dès lors, par ailleurs, que la France était minée par des divisions internes, et que le gouvernement voulait avant tout galvaniser le moral des Français. En revanche, le parti socialiste cultivait ce genre de « vision » pour le long terme, propre à favoriser les arbitrages sur des bases solidement codifiées. La Ligue des Droits de l’homme s’associait à ce genre de démarche. Mais les pacifistes étaient privés d’espace public.

C’est dans ce climat qu’en 1916 et à l’initiative de deux francs-maçons, qu’une association fut créée à Paris contre vents et marées : Henri Lepert clerc de notaire et Gustave-Adolphe Hubbard, avocat et ancien député en furent les fondateurs. Y adhéra également le pacifiste belge Paul Otlet. Le 13 janvier 1917, cette nouvelle structure prit le nom précis de la Ligue susnommée.

Pour cimenter cet appareil, Henri Lepert publia son  » Projet de Constitution pour la Société des Nations » (voir illustration), lequel fut soumis à la Ligue. 

Mais le gouvernement français lui fit obstacle. Lepert se vit refuser le droit d’apposer une affiche sous prétexte que « les Français de l’arrière n’avaient rien de mieux à faire en ce moment, que d’aider les Français de l’avant qui se battent pour eux ». Un grand scepticisme à l’égard d’une « Société des Nations » fut même clamé sans détours par Georges Clémenceau, Président du Conseil depuis novembre 1917. Le 20 novembre, il exprima clairement sa position aux parlementaires :

«  Je ne crois pas que la SDN soit la conclusion nécessaire de la guerre. Je vais vous dire une de mes raisons : c’est que si demain vous me proposiez de faire entrer l’Allemagne dans cette Société des Nations, je n’y consentirais pas ! « 

Preuve s’il en est qu’il est pratiquement impossible de parler ni même d’envisager la paix en temps de guerre. Nous le voyons clairement aujourd’hui, suite à l’absurde invasion de l’Ukraine par la Fédération de Russie, et au défi relevé par l’Occident : celui d’en découdre indirectement, massivement et quoi qu’il en coûte. Un « choc des civilisations » pourrait-t-il être évité ?  » The answer is blowing in the wind », nous suggère le protest song écrit par Bob Dylan en 1962.  

Document en possession de Santo Cappon

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