Par le petit bout de la lorgnette – Paul Fort, 1954, le « Prince des Poètes » a 82 ans, mais n’en revendique que 28 …


PAR SANTO CAPPON

Cette fois-ci, une voix du passé va vibrer pour moi de façon singulière, à la manière d’un diapason musical produisant le son de référence. Mais quelle référence !  La découverte fortuite d’une simple carte manuscrite datée au 25 avril 1954 sera pour moi, une fois encore, cet aiguillon qui me pousse habituellement à faire revivre, un tant soit peu, celles et ceux qui remuent encore par la grâce de quelques lignes jusqu’alors enfouies.

Il s’agit ici du poète et dramaturge français Paul Fort (1872-1960), dont on célèbre par conséquent le 150e anniversaire. A travers le courrier qui nous occupe, la vibration sonore annoncée plus haut trouve tout son sens, car un jour cet homme a dit de lui : « Je ne suis pas un écrivain, mais un poète qui chante ». 

La carte est adressée à un ami de Pantin (Seine), militant CGT et ancien membre de la direction clandestine de la Résistance en entreprise. En voici le texte :  

Le 25 avril 1954.        Vers Monsieur Robert Burlat

Avec les distingués hommages et le très amical souvenir (ndlr. souligné dans le texte) du pèlerin de la France, du vieux trouvère (*) de la « Ronde autour du Monde » et des « Ballades-Françaises » qui, dans ce dernier ouvrage inédit, a décidé de chanter une fois encore notre Pays. Il serait heureux si Monsieur Robert Burlat voulait bien spirituellement l’accompagner en ce suprême pèlerinage.                Paul Fort

(*) 82 ans, mais à présent il intervertit les deux chiffres, ce qui lui fait tout au juste 28 ans.

La fraîcheur d’esprit du vieux trouvère lui autorise ainsi cette jolie pirouette temporelle, tant il est vrai que l’humour peut aussi être source de jouvence. Dès 1912, on l’affubla d’un titre élogieux : Le Prince des poètes…   Mais il se nomme lui-même, au fil du présent billet, « pèlerin de la France ». Pour l’infatigable chantre des beautés intemporelles qu’il a voulu saisir, celles de son pays, sa plume aussi libre que pénétrante l’aura été jusqu’à la fin de sa vie. 

Les « Ballades Françaises » dont il est question, constituent un cycle de 17 volumes, rédigés de 1896 à 1958. Le « dernier ouvrage inédit » dont il parle présentement, est le 16e, intitulé  » Ferveur française ». Publié par Flammarion le 1er janvier 1954. Ces ballades sont constituées de couplets et d’un refrain. Dans un style familier, populaire, mais avec une correction de la langue toujours aussi présente. Symbolisme, simplicité et lyrisme enveloppent cet ouvrage où lesdites ballades se succèdent, évoquant une région puis l’autre, confirmant le caractère « musical » de cette forme d’écriture poétique.

Amoureux de la France profonde, de ses paysages, de ses provinces, il développait une sorte de bienveillance pour tout le monde, même si certains en vinrent à la détester. Tel Paul Léautaud, qui « donnait à sa chienne les livres de Paul Fort à déchiqueter » !

Signalons qu’entre-temps, en 1952, Paul Fort avait reçu le Prix de l’Académie française, avec éloge d’André Breton. On le bombarda également Commandeur de la Légion d’honneur.

Dans la présente carte manuscrite, Paul Fort mentionne aussi sa « Ronde autour du monde », écrite en 1895.

Mais qui sait encore que le célèbre refrain « Si tous les gars du monde » est l’indélébile marque de fabrique de cette ronde dont il est l’auteur ? Ronde qui  fera le tour du monde, c’est le cas de dire ! Récitée par lui-même d’une voix chevrotante, car enregistrée sur vinyle en 1913 à partir d’un cylindre. Une année avant que des millions de « gars du monde » ne s’entretuent sans se donner la main, juste pour obéir à leurs états-majors en sinistre goguette… Et pourtant, avant le déclenchement de la Première guerre mondiale il y eut une grande fête à Bâle, avec des défilés de garçons et de filles déguisés en petits anges, qui chantèrent ce poème de Paul Fort. C’est Louis Aragon qui en parle, dans son roman « Les cloches de Bâle ». Quant à cette ronde, rappelons-en ici le texte, qui reflète les espoirs d’un temps universel dont la valeur nous échappe plus que jamais :

Si toutes les filles du monde voulaient s’donner la main, tout autour du monde elles pourraient faire une ronde.  Si tous les gars du monde voulaient bien être marins, ils f’raient avec leurs barques un joli pont sur l’onde.   Alors on pourrait faire une ronde autour du monde, si tous les gars du monde voulaient s’donner la main.

Il y eut un poète chantant qui se révéla particulièrement en phase avec le lyrisme de Paul Fort. Ces deux-là se rencontrèrent en cette même année 1954. J’évoque bien évidemment Georges Brassens. Qui appréciait « le langage familier, populaire, pittoresque et au demeurant savant, du « vieux trouvère ». Dont les poèmes lui inspirèrent plusieurs chansons. 

Celle à laquelle on pense en tout premier lieu est « Le p’tit cheval » (1952). Souvent fredonnée dans les classes d’école primaire. Il s’agissait, à l’origine, de « La Complainte du petit cheval blanc », avec ici un texte quelque peu remanié. Puis Brassens nous offrit ces autres chansons, puisées à la même source poétique : « Comme hier » (1953), « La Marine » (1953), « L’enterrement de Verlaine » (1955), « Si le Bon Dieu l’avait voulu » (1961), « Germaine Tourangelle » (1961) – une femme qui, entre parenthèses, fut la bien-aimée de Paul Fort. Et enfin, « A Mireille, dite *Petit Verglas* » (1961).

Des airs qui trottent dans nos têtes pour la période de nos vies. Même si, avec les années on en oubliera la précision voire le contenu des textes. Si musicaux sous la plume de Paul Fort, si enveloppants dans la voix chaude et la guitare « sèche » de Georges Brassens.      

Document en possession de Santo Cappon

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