Lettre ouverte – Je m’attendais à un programme de qualité, je me suis retrouvée devant une émission promotionnelle, comme si la RTS était un service de communication


LETTRE OUVERTE

Monsieur Patrick Fischer
Le programme Big Boss
Radio Télévision Suisse (RTS)
Avenue du Temple 40
Case postale 78
CH-1010 Lausanne

Nyon, le 12 octobre 2022

Monsieur,

A l’annonce de votre émission Big Boss, une interview avec M. Paul Bulcke, Président et ancien Directeur Général de Nestlé, le 3 octobre 2022, je me réjouissais de l’entendre, impatiemment (https://www.rts.ch/info/economie/13436466-paul-bulcke-il-est-dans-ladn-de-nestle-doffrir-de-la-nutrition-aux-gens-meme-en-russie.html).

J’étais particulièrement intéressée de voir comment M. Bulcke allait répondre aux questions sur les malversations et les négligences de l’entreprise dont j’ai été témoin en tant que vice-présidente adjointe de Nestlé, chargée de la sécurité sanitaire des aliments de 2000 à 2010.

Ce n’est que quelques minutes après le début de l’interview que j’ai commencé à me sentir mal à cause de la médiocrité des débats. J’ai été si écœurée que j’ai arrêté de regarder votre émission. Je me suis même sentie offensée par le manque de considération pour ce que j’avais rapporté aux médias, y compris la RTS. Et non seulement pour avoir ignoré mon expérience professionnelle, mais aussi pour la souffrance des gens, victimes des pratiques et des négligences de Nestlé.

Je m’attendais à un programme de qualité, je me suis retrouvée devant une émission promotionnelle pour Nestlé et pour M. Bulcke lui-même, comme si la RTS était un service de communication de Nestlé.

Savez-vous que dans ma seule histoire sur la sécurité sanitaire des aliments, Nestlé a commis, selon mon jugement en tant qu’experte, plusieurs types d’actes de nature criminelle ? Et cela, même si la loi suisse est faite de sorte que les actes les plus odieux contre les employés ne soient pas réprimés. Tout cela indépendamment des autres méfaits éthiques de Nestlé tels que la pollution de l’environnement, les mauvais traitements infligés aux employés, l’esclavage des enfants, l’exploitation des ressources naturelles et la mauvaise qualité nutritionnelle de certains de leurs produits (voir https://www.letemps.ch/opinions/nestle-refusait-decouter-lexperte-sante-consommateurs) ainsi que leurs influences déplacées dans les programmes nutritionnels des pays ( voir ci-joint le document de Public Eye de Juillet 2022 https://stories.publiceye.ch/en/nestle-mexico/).

  • Premièrement, j’estime que Nestlé a commis de nombreuses négligences criminelles dans la gestion de la sécurité sanitaire de ses produits.
  • Deuxièmement, Nestlé harcèle sournoisement ses employés, ce qui a été prouvé dans le cadre du procès que je leur ai intenté.
  • Troisièmement, Nestlé n’a pas daigné examiner mes alertes sanitaires et a refusé de corriger ses manquements en matière de sécurité des aliments. Un point qui a également été démontré lors du procès de Nestlé.
  • Quatrièmement, sous la houlette de sa direction, Nestlé, en collaboration avec l’agence Vicario Consulting a mené une fausse enquête, une sorte de tricherie, elle-même reconnue par le tribunal comme un acte de harcèlement. Ceci était en totale violation avec les politiques internes.
  • Cinquièmement, au tribunal, les dirigeants de Nestlé ont poursuivi leurs mensonges, leurs calomnies à mon égard et des tentatives de subordination des témoins et de l’expert psychiatre. Ils ont continué avec mon harcèlement judiciaire et ont montré un mépris total pour la juge et la justice ainsi que pour une gestion professionnelle de la sécurité des aliments (voir ci-joint ma lettre à M. Marc Ulf Schneider, le PDG de Nestlé https://global-geneva.com/nestle-whistleblower-letter-to-company-ceo-ulf-mark-schneider/). Tout cela avec le soutien de leur avocat, M. Rémy Wyler, professeur de droit du travail à l’Université de Lausanne, Suisse.

Malgré ces faits et la condamnation de Nestlé par le tribunal, la Direction de Nestlé, dont M. Paul Bulcke était l’un des PDG au moment des évènements, n’a exprimé aucun regret et avait même tenu des propos scandaleux devant le tribunal. Ceci dit, ils ont quand même essayé d’acheter mon silence.

Cette gestion défaillante, combinée avec le laisser-faire des autorités et à leur inaction face à mes alertes, a contribué à l’incident des pizzas contaminées de Nestlé Buitoni, qui a entraîné 54 cas de maladies graves et 2 décès, presque uniquement des enfants. De plus, selon les employés de l’usine, les produits étaient fabriqués dans une usine délabrée et sale, présentant des négligences évidentes dans la gestion de la sécurité des aliments. Comment peut-on se satisfaire avec les explications si superficielles de M. Bulcke ?

Face à cette situation, vous n’avez même pas eu le courage de l’interroger correctement. Comment avez-vous pu rester si accommodant ? Vous lui avez seulement donné l’occasion de banaliser l’incident, qui était pourtant le résultat d’une série de graves négligences. Ceci sans aucun égard pour le ressenti des victimes ou de leurs familles qui regarderaient votre émission. Est-ce que la vie humaine compte ?

Concernant la Russie, les produits Nestlé ne sont pas essentiels pour la nutrition du peuple russe, et sur la base de l’article ci-joint, on voit que leur qualité sanitaire laisse également à désirer. A la date du 15 avril 2011, alors que M. Bulcke occupait la position de PDG de Nestlé, le journal 24 heures rapporte « D’importantes violations du groupe suisse pourraient provoquer des « intoxications massives » »

(https://www.cvcicaisseavs.ch/fileadmin/CVCI/Medias/Revue_de_presse/2011/11_04_15_24heures_comp_administration.pdf )

Pour quelqu’un qui a vécu les manœuvres de Nestlé de l’intérieur, à son plus haut niveau, j’ai trouvé votre interview vide et même violente par l’absence des faits troublants qui méritaient d’être soulevés et débattus. De telles émissions endommagent la crédibilité de la RTS et les médias suisses.

Monsieur, la fonction de président d’un groupe aussi important que Nestlé exige une exemplarité sans faille. Même dans les cas négatifs, la société pourrait apprendre des erreurs des grands patrons, les Big Boss, et en tirer des leçons. Les médias tels que la RTS ont un rôle clé pour transmettre les informations pertinentes et faire évoluer la société, notamment en ce qui concerne les questions d’éthique. Occulter des informations essentielles est en soi contraire aux principes déontologiques de la profession.

Ce fut une occasion manquée.

En restant à votre disposition pour toute question, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.

Yasmine Motarjemi
Ancienne Directrice de la Sécurité des Aliments, Nestlé

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5 Responses to “Lettre ouverte – Je m’attendais à un programme de qualité, je me suis retrouvée devant une émission promotionnelle, comme si la RTS était un service de communication”

  1. Benoît Saint Girons 17 octobre 2022 at 11:34 #

    Différence entre « communicants » et « journalistes » mais peut-on être surpris ? Vous vous attendiez vraiment à ce que la RTS fasse une émission critique sur Nestlé ? Merci dans tous les cas pour vos alertes et bon courage pour le combat en faveur de la vérité !

    • Yasmine Motarjemi 17 octobre 2022 at 16:24 #

      Je vous remercie beaucoup d’avoir pris le temps de lire la lettre et de faire un commentaire. Je pouvais imaginer qu’il ne serait pas comme je le voudrais, mais j’ai trouvé le niveau trop bas. Il y a d’autres programmes qui font beaucoup mieux comme Temps Présent. En Grande Bretagne, nous avons HardTalk. Ici, avec ce programme, c’était non seulement vide mais aussi frustrant.

      En fait, je n’aurais aucune objection à ce que l’émission présente le CV de M. Bulcke et parle de son parcours, ainsi que des performances financières de Nestlé, sans ouvrir le débat sur les questions controversées. Mais si M. Fischer décide d’entrer dans le débat sur la sécurité alimentaire, alors il aurait dû se préparer un peu mieux et mettre au défi M. Bulcke pour ses réponses insignifiantes. Soit on fait quelque chose, et on le fait bien, soit on ne le fait pas.

      Ce n’est pas la première fois que ce programme agit de telle sorte. La dernière fois, suite à l’affaire VW où on présente VW n’ayant pas d’éthique pour sa tricherie, on présente Nestlé comme exemple d’entreprise responsable. Alors qu’en même temps, Nestlé était attaquée pour des faits décrits dans ma lettre et par la suite condamnée. Pire encore, dans le cadre de l’Initiative Multinationales responsables, on a présenté Nestlé comme l’exemple d’une bonne entreprise et au-dessus de toute critique. Alors que la moindre des choses qu’une entreprise responsable devrait faire est de s’excuser pour ces actions. Suite à sa condamnation, elle ne s’est jamais excusée et je dois encore me battre pour me faire indemniser pour les centaines de milliers de francs que j’ai perdus à cause de leurs mensonges. Plus important que mes pertes est leur gestion de la sécurité des aliments que l’entreprise n’a pas voulu voir et corriger. Par voie de conséquence, il a y eu l’affaire des Pizzas en France, un remake de l’affaire des pâtes à biscuit aux USA en 2009.

      Dans l’affaire des Pizzas, non seulement les règles de sécurité des aliments n’ont pas été suivies, mais de plus le PDG de Nestlé France a donné de fausses explications. J’ai écrit au journal Le Temps qui avait publié les propos du PDG de Nestlé, mais le journal n’a pas publié mes commentaires. Dans un autre commentaire, je partage mon courriel au journal Le Temps.

  2. Yasmine Motarjemi 17 octobre 2022 at 16:30 #

    Dans l’affaire des Pizzas contaminées, en France, cette année que je mentionne dans ma lettre à M. Fischer, RTS, non seulement les règles de sécurité des aliments n’avaient pas été suivies, mais de plus, à mon avis, le PDG de Nestlé France a donné de fausses explications.

    J’avais écrit au journal Le Temps qui avait publié les propos du PDG de Nestlé, mais le journal n’a pas publié mes commentaires. Ci-dessous mes commentaires au journal.

    « Je me réfère aux explications données par Nestlé et rapportées dans votre article du 22 septembre intitulé : Pizzas contaminées : Nestlé répond à l’avocat des familles. (https://www.letemps.ch/economie/pizzas-contaminees-nestle-repond-lavocat-familles#:~:text=Dans%20l'affaire%20des%20pizzas,au%20nom%20des%2055%20victime)

    Dans l’article, Nestlé est cité ainsi

     » l’hypothèse la plus probable serait celle d’une contamination par la bactérie E. coli STEC dans la farine, provenant de la dernière récolte de blé, que nous n’avons pas détectée « , malgré  » plus de 10 000 contrôles  » en moyenne chaque semaine,  » tout au long de la fabrication de nos pizzas, de la réception du matériel aux tests finaux avant expédition « .

    Puis : «les analyses effectuées sur l’ensemble des chaînes de production et leur environnement n’ont décelé aucune présence de la bactérie».

    Ces déclarations appellent de ma part les commentaires ci-dessous…..

    ****

    Ces déclarations présentent une vision erronée et obsolète du système moderne de gestion de la sécurité sanitaire des aliments. Depuis les années 1990, on sait que l’on ne peut se fier aux analyses microbiologiques – si c’est ce que Nestlé veut dire par « contrôle » – pour garantir l’absence des agents pathogènes et assurer la sécurité des produits. Surtout quand nous avons affaire à une bactérie capable de causer des infections même à faible niveau de contamination.

    Donc, pour des agents pathogènes tels que E.coli STEC, les tests sur le produit ne constituent pas une mesure de prévention. Les tests doivent être considérés comme une mesure de vérification pour s’assurer que les mesures de prévention ou de maîtrise ont été correctement mises en œuvre et sont efficaces. Cette approche de la gestion de la sécurité correspond au système dit HACCP (anglais : Hazard Analysis and Critical Control Point), connu et exigé mondialement par les autorités sanitaires. Alors, quelles mesures de prévention, ou de maîtrise de E. coli STEC Nestlé avait-elle mises en place ? Depuis son premier incident aux Etats-Unis en 2009, Nestlé savait que la farine pouvait être contaminée par cette bactérie extrêmement dangereuse et les autorités américaines, la FDA, avaient demandé le traitement thermique de la farine. Alors, pourquoi pas en France ?

    Si Nestlé affirme que la source était la farine, alors les tests sur l’environnement ne constituent pas une mesure de maîtrise du danger potentiel dans la farine. Les tests environnementaux permettraient de déterminer si les nettoyages, une autre mesure de maîtrise de danger, avaient été effectués correctement. Or, selon le témoignage des employés de l’usine, on sait que même le nettoyage et l’hygiène en général laissaient à désirer et qu’il y avait même de nombreuses lacunes dans ces aspects des opérations. Une telle déclaration est donc incohérente et relève de la poudre aux yeux.

    En fait, selon les rapports de 2012, 2014 et 2020 des inspecteurs de la DGCCF en France, malgré la connaissance de la possibilité de contamination de la farine par cet agent pathogène, E.coli STEC n’était même pas sur le radar de Nestlé. Seul le risque de métal est mentionné dans ces rapports. Alors que l’application du système de sécurité HACCP exige que les fabricants anticipent les risques liés à leurs matières premières et mettent en place des mesures pour maîtriser les dangers. Cependant, selon ces mêmes rapports, rien n’indique qu’une telle analyse des risques ait été effectuée correctement et que E. coli STEC avait été identifié comme un danger potentiel. Étonnamment, les inspections n’ont pas non plus soulevé cette lacune.

  3. Pierre-Henri Heizmann 19 octobre 2022 at 17:19 #

    Chère Madame,
    Votre témoignage est édifiant et m’a bouleversé, car il démontre une fois encore, la véracité inaliénable de la fable de Jean La Fontaine : les Animaux malades de la peste…
    Les mécanismes communicationnels que vous dénoncez légitimement, sont similaires à ceux concernant le scandale de l’achat des vaccins anti-COVID par l’Union européenne…
    De ces montagnes d’hubris cupides ne naîtra qu’une souris de circonspects reproches médiatiques…

  4. Yasmine Motarjemi 22 octobre 2022 at 18:44 #

    Cher Monsieur, je vous remercie d’avoir pris le temps de lire et de commenter.
    Pour votre information, grâce à la bienveillance de Monsieur Campiche, je viens de publier une réponse à la télévision qui démontre leur mauvaise foi. Concernant COViD, j’ai publié plusieurs articles sur le sujet dans ce journal, dont une lettre à M. Bill Gates. En résumé, si je ne suis pas opposée à la vaccination pour ceux qui le souhaitent, j’explique pourquoi elle ne devrait pas être obligatoire. En outre, je remets en question la confiance que l’on peut avoir dans la sécurité des vaccins dès lors que notre système de gestion de la sécurité et des risques présente des défaillances, comme expliqué dans ma lettre à M. Bill Gates.

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