Sur la plaine de Sashalom, la voix du paysan a la profondeur du barack


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Un champ de jeunes pommiers. Ils s’étendent à perte de vue sur la plaine de Sashalom. On n’est pas près de Tel-Aviv mais à 50 kilomètres de Budapest. Tout à l’heure, un Hongrois à qui je demandais le chemin m’a corrigé: «non, pas Sas-alom, mais Sas-halom!» Littéralement: le repaire de l’aigle.

Serait-ce là? Les descriptions de ma défunte mère me reviennent à l’esprit. La demeure, les arbres, les mûres, les noisettes, la nuit, les Tsiganes, les phares des voitures éclairant les couples. Mais je ne reconnais plus rien. La guerre, une bataille de chars, la destruction, la collectivisation de la terre, la topographie bouleversée au point que personne dans la famille n’avait jamais pu retrouver l’emplacement exact. Seules les larmes avaient eu rendez-vous avec le souvenir.

Je savais seulement que c’était près de Hatvan où, tout à l’heure, la conservatrice du château m’avait donné une petite carte de la région. J’y avais repéré Sashalom, je n’osais pas y croire. Ce devait être un lieu-dit davantage qu’une localité car j’ai cherché pendant une heure, les gens, même les vieux, ne savaient pas. J’ai fini par m’engager sur un chemin en pleine campagne. Aucune indication, et soudain, quelques bâtisses, des camions, des ouvriers croates, vraisemblablement une exploitation agricole. Tiens!, une carriole tirée par un cheval… Elle transporte une brebis malade. L’homme qui la conduit a le visage buriné. Je lui demande: «Sashalom?». Du doigt, il pointe la terre. Sa voix a la profondeur du barack, la liqueur d’abricot. Je comprends vaguement qu’il me faut m’adresser à M. Attila, le maître des lieux. Sa maison est là, près du poulain qui joue dans le pré. La porte est ouverte. J’entre, une dame m’accueille gentiment, elle a l’air de comprendre la situation, elle appelle M. Attila sur son portable. Je parle à M. Attila. Il s’exprime en allemand, parfois en anglais. Je lui dis que je viens de Suisse. Oui, la famille de ma mère aurait vécu ici. Comment s’appelaient-ils? Les Szinyei… «Bougez pas, j’arrive!».

«Vous êtes bien à Sashalom! Et les Szinyei vivaient effectivement ici». Comment en être sûr? M. Attila me raconte qu’il vient lui-même de Transylvanie. Sa famille a été chassée par les communistes. Il a acheté cette terre à l’Etat lors de la privatisation. Il me fait comprendre qu’il est un politicien en vue à Hatvan. Mais d’autre sur les Szinyei, M. Attila ne sait rien. Remarquez qu’il est ravi que je sois là pour lui donner plus de détails sur le passé. En échange, il me fait monter dans sa voiture et m’emmène à travers ses terres. Sur notre passage, hommes et femmes se découvrent comme autrefois au passage du seigneur.

Nous marchons. Le limon de Sashalom a la tendresse du sable des dunes d’Afrique. Attila décroche trois pommes et les fourre dans mes poches. Il me conduit jusqu’à un monticule. «Tu vois cette croix?». C’est un ex-voto construit par les Szinyei pour remercier le ciel de les avoir épargnés d’une tornade. Ici, je veux édifier un véritable monument. Tu viendras quand ce sera terminé, d’accord?». Je lui réponds que je viendrai d’autant plus volontiers que j’aimerais bien une fois retrouver un pied-à-terre en Hongrie. Pourquoi pas près d’ici? Attila m’interrompt brusquement. Il me tend la main: «Aufwiedersehen!»

L’auteur de ce texte écrit en l’an 2000 a publié en 2021 le roman « Nous ne retournerons plus à Sashalom » (Editions La Maraude).

Szinyei Merse Pál, Sous le village (1897), huile sur toile 90×80 cm, ©Kovács Gábor Art Collection, Budapest

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