A Paris il est interdit d’utiliser des poubelles à des fins artistiques


PAR YANN LE HOUELLEUR

Ils sont fréquemment, eux, à l’affût de broutilles et la population s’en méfie. « Eux » : en l’occurrence les agents de la Mairie de Paris, certains parmi eux coulés dans un nouveau moule : la police municipale, mise en place à partir de 2020.

A la suite de harcèlements qui m’ont conduit à faire l’objet d’un jugement en 2018 dans un tribunal du 19ème, (j’ai été relaxé, et l’avocat qui a volé à ma rescousse, gracieusement, est décédé lors de la pandémie de la Covid), la plupart des agents de la Mairie m’ont par la suite laissé tranquille. Merci à eux ! Les agents de la Police nationale, par contre, ne m’ont jamais empêché de dessiner dans l’espace public en compagnie de quelques cartons étoilés de dessins A4.


Récemment, j’ai dû céder à l’incontournable obligation d’aller croquer l’un des monuments les plus en vogue parmi les touristes, et que personnellement je déteste en raison des son architecture disproportionnée et incohérente: l’Arc de Triomphe. Les touristes adorent, avant tout, les dessins mettant en exergue ce monument dont la construction a pris une soixantaine d’années, la Tour Eiffel, le Moulin Rouge et accessoirement Notre Dame. Deux gardiens de la paix se sont approchés et ils m’ont demandé : «Alors, l’inspiration est au rendez-vous ce jour?».

 C’était fort aimable de leur part et nous avons engagé une conversation sur un ton apaisé.

MONTICULES DE CRAYONS – Par contre, les policiers municipaux sous la coupe de Mme Hidalgo ne prendraient pas l’initiative de me poser une telle question. Certains, parfois encore, me considèrent comme suspect dans le paysage parisien et me manifestent de l’indifférence voire de l’hostilité.
Il est vrai que dans la rue, je prends mes aises. La portion de trottoir où je m’installe se transforme vite et confusément en un atelier à ciel ouvert: des monticules de crayons et de bâtons de pastel gras se forment à mes pieds.

Mes pinceaux quant à eux se désaltèrent dans des gobelets d’eau. Je le sais bien: ça fait un peu désordre et je devrais me contrôler davantage. Mais la perspective de rencontrer des artistes dans une ville réputée être une pépinière de peintres séduit et rassure les touristes. Beaucoup d’entre eux imaginaient tomber sur des peintres flanqués de leur chevalet à presque tous les coins de rue, sur les ponts, au pied de la cathédrale. Mais ce Paris d’une autre époque n’est plus guère qu’un fantasme. La capitale ne transpire plus la même poésie, et elle déçoit plusieurs de ses visiteurs. (Lire l’enquête de «Franc-Parler» figurant dans le cahier n° 1).

L’été 2022 s’était déroulé sans encombre. A peine avais-je appris que dans les alentours de Notre Dame des dessinateurs, des caricaturistes s’étaient vus infliger des rafales d’amendes, certaines s’élevant à 130 euros. Mais à la mi-septembre, un petit incident, sans gravité aucune, survint alors que se succédaient des averses. 

LIVREURS DE PIZZAS – Au croisement des rues de Seine et de Buci, je me réfugiais sous une marquise, là où un primeur a depuis longtemps baissé ses stores. Quelle aubaine : deux poubelles m’attendaient, prêtes à servir de bureau ! Des livreurs, tous d’origine étrangère, très gentils, vinrent me saluer, attendant chacun un sms pour livrer une pizza ou je ne sais trop quoi. Ainsi que je l’ai écrit dans le précédent « Franc-Parler », ce sont les nouveaux esclaves de l’ombre, qui obéissent aux caprices d’une clientèle (constituée en grande partie de bobos) aimant être servie. Soudain, une voiture aux couleurs de la Mairie de Paris vint se garer sur un trottoir proche. La cible des occupants: l’auteur de cet article!

Ils me cernèrent et ils me mitraillèrent de reproches. Quatre hommes qui cherchaient des histoires. L’un d’entre eux haussa le ton : « Vous savez que vous êtes en train d’enfreindre la loi ? »« Ah bon, expliquez-moi les méfaits dont je suis coupable ? » lui rétorquai-je avec un soupçon d’insolence. Réponse : « Vous n’avez pas le droit d’utiliser des poubelles appartenant à la Ville. Vous devriez savoir que vous portez atteinte à l’ordre public en agissant de la sorte ! ».

« LA LOI, NOUS LA CONNAISSONS »  Assurément, j’avais à faire à des fonctionnaires vraiment zélés et ne connaissant rien à la mentalité des (vrais) artistes. Je n’y allais pas de main morte : « Figurez-vous Messieurs qu’en raison des diplômes que je détiens je connais bien mieux la loi que vous et ce que vous faites relève d’un abus d’autorité ! D’ailleurs, si vous avez l’intention de me mettre une prune, je ne suis pas tenu de vous présenter une pièce d’identité et nous ferons appel à officier de la police judiciaire qui tranchera. » Que n’avais-je commis d’insolence en prononçant ces paroles avec tel aplomb !!! Les quatre agents se mirent à pouffer de rire et en quelques secondes ils régressèrent en terme d’âge : on aurait dit des gamins dans une cour d’école se haussant du col et roulant les épaules pour jouer aux plus forts. « Ah, c’est bien ça, cancana l’un d’entre eux, vous voulez nous montrer que vous êtes très intelligent et nous impressionner, mais désolé, la loi nous la connaissons mieux que vous».

Ils m’ordonnèrent de replier mes affaires et de déguerpir, mais je leur fis savoir que de toute manière je continuerais à dessiner en cet endroit. « La loi vous interdit de faire ça dans la rue », mentit effrontément l’un de ces agents. Ils s’en allèrent, remontant la rue de Seine, au cas où d’autres semeurs de troubles à l’ordre public sévissaient de même et quand ils revinrent prendre possession de leur voiture ils détournèrent leur regard, comme s’ils ne m’avaient pas vu. Certes je respecte l’autorité mais pas du tout quand celle-ci empêche les gens de travailler dans un pays qui s’appauvrit au point de se muer en un état du tiers monde.
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PRECISIONS IMPORTANTES

L’auteur survit grâce à l’art qu’il pratique dans les rues de Paris et il se consacre par ailleurs à un journal numérique, Franc-Parler, dont on peut se faire une idée en consultant sa page facebook (en fait: Yann Le Houelleur).

A l’automne 2017, après s’être vu infligé de nombreux « avis de contravention » (amendes en l’occurrence non honorées), Yann a été convoqué à un tribunal, accusé par la Mairie de Paris de procéder à des « dépôts d’ordures (ses dessins !) sur la voie publique ». Il a été relaxé, grâce à la compréhension des magistrats donc certains ont pouffé de rire tant le motif des accusations était excessif.

Par la suite, moyennant de longs échanges de correspondance, un agent bienveillant à la tête des services Sécurité et Prévention (métamorphosés en police municipale) a transmis à ses collègues un courrier leur priant d’agir avec discernement et tolérance à l’égard des artistes présents sur la voie publique.

Cette affaire avait fait grand bruit puisque le « Canard enchaîné » s’en était mêlé à travers un article malicieusement intitulé «C’est bien la benne». Depuis, faut-il l’admettre, le dessinateur au grand cœur et tout aussi grande gueule n’a pas été souvent inquiété mais il a appris, au cours de l’été écoulé, que des peintres et surtout des caricaturistes sont assez souvent interpellés par les agents de la police municipale, dans une ville considérée comme l’une des capitales mondiale des arts. Voilà qui est regrettable, considérant que certains de ces artistes se trouvent dans des situations financières exécrables et qu’ils témoignent toutefois  – un très bon point en leur faveur ! –  une volonté de travailler dans une société gangrenée par la précarité.

Paris, rue de Buci.
Dessin ©2021 Yann Le Houelleur


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