La turquoise Ispahan


PAR SANTO CAPPON

Nous vivons une époque où l’Iran fait la « une », mais pour de sombres raisons. La lumière se trouverait-elle ailleurs ? Fort heureusement, se replonger dans l’héritage global des civilisations permet de nuancer la réflexion, et nous faire momentanément oublier une chose : certains « reflux » civilisationnels sont en capacité d’empoisonner le présent par le biais d’un obscurantisme crasse, parasitant la destinée d’une grande nation. 

Dans l’espace des années soixante, l’air du temps était bien plus léger en terre persane :  Ispahan/Esfahan … Il y a des noms de lieux qui chantent plus que d’autres, allez savoir pourquoi. Syracuse, Kairouan, Ispahan … Les baladins des temps modernes s’y sont retrouvés. Henri Salvador, Yves Montand, mais surtout Jean Sablon avec ses « Roses d’Ispahan ». Sans oublier le dicton populaire nous annonçant « qu’Ispahan est la moitié du monde »…

Tomber rétrospectivement sous le charme d’un lieu, ordonne de desserrer la bride qui lie un souvenir jalousement préservé. Pour recréer l’immobilité. Dans l’espace retrouvé d’une séquence intemporelle. Au célèbre « lève-toi et marche », opposons un « assieds-toi par terre et ouvre tes mirettes ». Poser son sac et saisir l’instant présent. Plutôt que tout observer dans la fébrilité. Sans rien voir. Au ras du sol les pensées résiduelles peuvent s’effacer. Libérant à la suite, des émotions insoupçonnées. Le temps d’un battement d’aile ou pour une durée indéterminée. Dans un tel contexte, le cadran de la montre n’a plus rien à démontrer. La pesanteur se libère vers la hauteur. Des élucubrations ? Peut-être, mais voilà.

La mosquée de Tchahar-Bagh borde la grande avenue du même nom qui traverse la ville d’Ispahan du nord au sud, et qui abrite les boutiques des argentiers. Le dôme si majestueusement bombé qui la domine, aspire les regards. Un entonnoir retourné vers le ciel. Comme si la pomme de Newton pouvait inverser sa trajectoire. Je comprends alors une chose : la sensualité des formes n’est pas incompatible avec toute espérance religieuse. N’en déplaise aux fondamentalistes de notre temps. La beauté d’une femme, d’un horizon terrestre ou d’un monument peut réconcilier esprit et matière. L’esprit n’étant pas absent d’une matière qu’il transcende. 

La lumière dorée d’un après-midi en partance vient lécher le flanc occidental du bâtiment. Indiscernables à l’œil nu, moult petits cœurs de céramique à dominante jaune et bleue en tapissent la surface. Tout l’édifice est par conséquent recouvert de ces petites faïences émaillées. De teinte jaune, bleue, mais aussi verte et rouge. A distance, la couleur turquoise se dégage très clairement de la totalité. Pour mieux rejoindre l’altitude et capter sa profondeur. Contrairement à Shiraz où le rose domine.

Perdu dans mes pensées, je n’ai pas vu s’approcher de moi le gardien de la Medressé. Non pas pour expulser le mendiant que je pourrais être. Il est vrai que dans nos contrées, s’asseoir par terre dans l’espace public n’est pas le propre des gens « honnêtes ». Pas davantage cet homme a-t-il voulu stigmatiser mon éventuel statut d’infidèle.. Il ne se présente que pour m’offrir deux petits cœurs de la céramique originale, car il en dégringole par centaines ! La rapidité avec laquelle ont été construits les monuments d’Ispahan les a rendus très fragiles. Ceci explique cela.

La relation de ce souvenir libéré sans le moindre effort, m’inspire une « chute ». Comme celle d’un poème en musique : alors que le spectacle du monde nous assaille, admettons que partout, au filtre de notre vision momentanée ou considérant d’autres époques, le rappel d’une chose belle est ce genre d’ouverture qui ne tardera pas à dire son nom. A la portée de tout un chacun. 

Collage © Santo Cappon

 

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One Response to “La turquoise Ispahan”

  1. Yannick Le Houelleur 13 décembre 2022 at 14:33 #

    Très bel article, émouvant à lire autant que brûlant d’actualité. Certes, nous nageons à contre-courant car nous privilégions la pensée minutieusement lapidée, nous essayons de profiter pleinement de cette palette des mots qui rétrécit au fur que notre civilisation régresse sous le diktat de la pensée unique allant de pair avec la novlangue. C’est très joli l’image de ce mendiant recueillant les petits coeurs qui dégringole du dôme de la mosquée aux lignes sensuelles. Le privilège des artistes tels que vous, cher M. Santo Cappon, c’est de se saisir des petits détails pour commenter la grande actualité. Oui, nous souffrons de la tyrannie de détenteurs de dogmes qui ont faussé, asphyxié, voire castré les valeurs de leur(s) pays pour des armes meurtrières au service de leur démence. Là bas, une religion reconfigurée; chez nous, des apôtres du libéralisme qui vénèrent le fric au détriment d’une culture jugée obscure par des obscurantistes du CAC 40.

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