Par le petit bout de la lorgnette – Dakar, été 1966, les exilés capverdiens font la fête


PAR SANTO CAPPON

En cette fin d’année dans nos contrées, l’air du temps est aux festivités. Que la planète marche sur la tête, rien n’y fait. Comme si l’assiette de nos égoïsmes faisait tout pour se maintenir à l’horizontale, afin de nous voir naviguer dans le bonheur ou ce qui est censé nous en rapprocher. Au mépris des turbulences.

Les migrations humaines massives nourrissent parallèlement notre actualité. En d’autres lieux et à diverses époques, certains réfugiés avaient pour autant le même réflexe que nous aujourd’hui, afin d’entretenir leur espérance et leur prédisposition au bonheur. Nous le verrons un peu plus loin. Des aptitudes joyeuses pas intégralement hors de portée. Cultivées bon an mal an, en dépit des circonstances : celles d’un exil assumé.

Dakar, été 1966. La ville résonne encore de son « Premier festival d’Arts Nègres ». Duke Ellington, Myriam Makeba, Joséphine Baker et tant d’autres avaient convergé en ce lieu, quelques mois auparavant. Cette manifestation de tout premier plan venait de dérouler ses fastes. A une époque où le mot « nègre » n’avait pas encore pris la tournure étrangement péjorative voire méprisante, que nous lui connaissons aujourd’hui. Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor (Président du Sénégal) n’avaient-ils pas inventé le terme de « négritude », en tout bien tout honneur, au nom des écrivains noirs francophones et des populations dont ils voulaient encenser la culture ? Ceci est une parenthèse. Qui mériterait un autre article, de rappel et de mise en perspective.

Installé à la Cité universitaire ce cette ville, j’y côtoie des étudiants en phase de ressourcement. Revenus ici pour asseoir l’indépendance africaine, certains fredonnent encore des chansons de Charles Aznavour. Mais ils redécouvrent avec fierté les richesses de leur patrimoine ancestral. L’université de Dakar est ainsi devenue le lieu géométrique des élites en formation. On y croise de futurs Présidents, ministres et gestionnaires. Sans savoir qui cet homme allait devenir un jour, je côtoie Ibrahim Boubakar Keita, futur Président du Mali.

Dans la capitale du Sénégal, la santé est alors une préoccupation prioritaire. Des campagnes de sensibilisation et d’affichage sont menées dans toute la ville pour contrecarrer la syphilis. Il s’agit de saisir les esprits : on y représente sous forme de caricature, une femme amaigrie au teint verdâtre, serrant contre son sein retombant, un avorton tout aussi délabré qu’elle. 

Par ailleurs : les cafards ! Ah, les cafards … Cette calamité est généralisée. Sur des murs entiers, d’énormes pancartes proclament: « Les cafards envahissent — la maison S-É-N-É-G-A-L-I-N-S-E-C-T-E vous en débarrasse ! « . La Cité universitaire n’échappe pas à ce fléau. Des haut-parleurs installés un peu partout annoncent un beau jour que les locaux et baraquements doivent être évacués dans la matinée. Le DDT (reconnu de nos jours comme très toxique), sera vaporisé massivement dans les moindres recoins. Seconde parenthèse.

Pour l’heure, certaines catégories d’êtres humains culturellement distincts n’en ont pas fini de revendiquer leur identité : victimes d’un Portugal autocratique et colonialiste, n’ayant pas encore fait sa Révolution. Quantité de Capverdiens, environ 10.000, sont venus se réfugier à Dakar entre 1950 et 1970. Cette ville sert aussi de point de transition aux candidats migrants vers une destination plus lointaine, à distance augmentée de leur patrie d’origine, située à environ mille kilomètres au large du Sénégal : les îles du Cap-Vert.  

Un ami capverdien logeant lui aussi à la Cité universitaire, me décrit les circonstances de son exil personnel : il a bel et bien déserté. Voulu fuir à tout prix le service militaire qui prétendait l’expédier en Angola, afin qu’il se batte contre ses frères africains en pleine lutte d’indépendance. Colonisée depuis 1575 par le Portugal, cette large contrée est en révolte ouverte depuis 1961. Aux bons soins de plusieurs groupes anticolonialistes armés, dont le MPLA. L’indépendance sera acquise en 1975, après la chute du dictateur Salazar. Ce qui débouchera sur une guerre civile : une autre histoire …

A Dakar, les Capverdiens ont la réputation de se replier un peu sur eux-mêmes, alors que le milieu dakarois est propice à l’intégration. D’origine plutôt rurale, ils exercent des activités tertiaires et indépendantes : coiffure, peinture en bâtiment, élevage de cochons (dans un pays à très forte majorité musulmane). Ils vivent modestement, et les femmes ont presque toutes un salaire d’appoint en faisant du ménage ou de la couture.

Un jour parmi d’autres, mon ami m’invite dans une soirée capverdienne. Les couples qui vont danser en ce lieu, s’affranchissent du déracinement en virevoltant doucement au son d’une musique les reliant à eux-mêmes : les « mornas » : une musique sur mesure, dont les thèmes principaux sont l’amour perdu, la mélancolie, l’éloignement de son pays et l’expérience de l’exil. La « saudade » qu’elle propose, exprime un déchirement qui s’apparente au Fado portugais. Plus loin encore, au Brésil. Mais cette mélancolie est délicieuse et pourquoi pas joyeuse, dès lors qu’elle rassemble et débouche sur la fête et le partage ! Rappelons qu’en pleine période coloniale, un fils de colon portugais nommé Eugenio Tavares, avait osé soutenir qu’à travers cette musique pouvait s’affirmer avec force, l’identité créole. Ce qui lui valut un exil forcé. Vers les Etats-Unis. 

Mais revenons à la fête. Entre deux danses bien langoureuses, les femmes s’éclipsent dans les antichambres de cette célébration collective. Pour donner le sein aux bambins qui sont les leurs, et dont les plus âgés ne sont pas les derniers à réclamer la becquée du soir. Car dans une telle soirée, toute la famille est conviée. Les personnes âgées alignées sur des tabourets. L’imprégnation festive des petits est quant à elle programmée dès le berceau. Autrement dit le baby-sitting ne sera jamais ici un métier d’avenir. Puis ces mères-courage retournent sur la piste de danse enveloppée de lumière éclatante, paradoxalement tamisée. Et ainsi de suite. Chaque danseuse ou danseur devenant par ailleurs une sorte de faire-valoir en énergie, au bénéfice de l’autre. La fatigue ne saurait avoir de prise. L’air saturé de musique est chargé d’une connivence dont la résonance se distribue comme un invisible ressac, vers toutes les maisons du quartier. Les vases communicants de la pauvreté sont aussi ceux de la convivialité. Ce cliché emblématique mérite d’être servi et resservi. 

A mon départ du Sénégal, mon ami Nelson Cabral (qui porte le même patronyme que l’inspirateur de la future indépendance capverdienne en 1975, Amilcar Cabral *1924-1973*), me fait un présent : deux disques vinyle, en souvenir. Je les ai gardés précieusement, jusqu’à aujourd’hui. En dépit de leur usure. Ces deux 33 tours ont été édités aux Pays-Bas, faisant écho au déracinement : « Pensamento e segredo » (1966) , ainsi que « Caboverdianos na Holanda ». 

Deux vieux disques 33 tours en ma possession, rescapés de cette époque-là …

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