Quand la manipulation de l’opinion biaise l’information dans les conflits armés (2)


PAR ANDREA DUFFOUR

Le rôle des médias dans les conflits armés. Quels médias pour la paix? Tels ont été les thèmes du colloque organisé les 15 et 16 octobre 2022 à Soleure sous l’égide des mouvements GIPRI, Alba Suiza, Schweizerische Friedensbewegung et de l’Association Suisse-Cuba. Une brochette de dix géopoliticiennes et géopoliticiens documentés ont esquissé pour la centaine de personnes présentes le décor médiatique et géopolitique actuel. Au centre du débat: la désinformation ciblée par la presse, la télévision, la radio, les médias numériques et les réseaux sociaux au service du capital financier et du complexe militaro-industriel. Lire aussi la chronique précédente sur le même sujet.

Maurice Lemoine,  ancien rédacteur en chef du  Monde diplomatique, nous rappelle la Loi Brandolini (en anglais  Bullshit asymetry principle):

La quantité d’énergie nécessaire pour réfuter les conneries est largement supérieure à celle nécessaire pour les produire.  

Lemoine commence par une anecdote ironique sur un reportage qu’un journaliste de l’Obs  a fait sur les  «  Colectivos  »  au Venezuela, décrivant toutes les «  difficultés  » que ce dernier aurait eu à traverser pour obtenir son interview avec un leader d’une de ces entités soi-disant criminelle  ; Lemoine raconte ensuite avec quelle facilité il a lui même obtenu tous les accès pour approcher ces organisations sociales. Lemoine nous décrit comment les journalistes dit «  d’investigation  » ne connaissant ni le terrain, ni la langue ni l’histoire font de plus en plus souvent appel à des «  fixeurs  », lesquels choisissent à leur place les lieux, situations et interlocuteurs peuplant leurs reportages.   D’où une uniformisation de l’information.

Il nous donne l’exemple de l'(auto)mise en scène médiatique de Juan Guaido, qui s’est autoproclamé « président par intérim » du Venezuela en janvier 2019. 

Lemoine nous rappelle aussi l’opération Gedeon au cours de laquelle, en mai 2020, le président fantoche Juan Guaido a signé un contrat de 212 millions d’euros   avec un groupe armé dirigé par des mercenaires des USA pour «  capturer, arrêter ou éliminer  » le président Nicolás Maduro. Cette information a été révélée dans la presse des Etats-Unis (New York Times, CNN, etc.), mais est totalement passée sous silence par les médias européens.

Rien de nouveau dans cette utilisation des médias pour mener à bien des manœuvres d’ «  action psychologique  », fut-ce   en temps de paix. En 1954, une violente campagne sur le thème du « communisme dans les Antilles» a précédé le renversement du président démocratiquement élu Jacobo Arbenz au Guatemala. De même qu’une violente campagne de presse menée entre autres par le quotidien El Mercurio a précédé le coup d’Etat contre Salvador Allende au Chili.  

Lemoine dénonce les pseudo-organismes censés lutter pour les droits de l’homme et la démocratie, comme l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID) ou la National Endowment for Democracy (NED) fondé en 1983 par Ronald Reagan pour se substituer à la CIA. Avec d’autres organismes –   Institut républicain international (IRI), Institut national démocrate (NDI),   Freedom House, Open Society, de George Soros, etc. – ces relais de la Maison-Blanche, du Département d’Etat et du Pentagone financent à l’international les mouvements, ONG et partis opposés aux gouvernements de gauche.  

Entre 2010 et 2020, l’opposition, les médias et des ONG nicaraguayennes ont ainsi reçu 72 millions de dollars pour déstabiliser le président Daniel Ortega – finançant entre autres les groupes de choc qui, en 2018, ont tenté de le renverser. 

Dans un autre registre, il faut mentionner la campagne menée contre la coopération internationaliste des médecins cubains (60 000 missions) par Cuban Prisoner Defenders  ou l’Union patriote de Cuba, organisations «  anticastristes  » financées par Washington.

Lemoine attire enfin l’attention sur l’instrumentalisation des droits de l’Homme. Ainsi a-t-on pu voir, en mai 2019, Amnesty international dénoncer la répression de l’Opération Liberté menée par Juan Guaido, alors qu’il s’agissait d’une tentative de coup d’Etat.

Amnesty, comme Human Right Watch ou même la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) n’enquêtent pas sur le terrain, mais s’appuient sur des ONG locales, sans se préoccuper de savoir qui les finance et si, en réalité, il ne s’agit pas d’organisations d’opposition. 

De la même manière, des thèmes particulièrement sensibles aux yeux des secteurs progressistes – droits des femmes, environnement, religion – sont détournés de leurs véritables objectifs pour mettre les gouvernements non alignés en accusation. S’agissant de thèmes hautement défendables, ils sont immédiatement repris par les médias, participant ainsi largement à la désinformation de l’opinion publique.  

La numérisation a massivement renforcé les possibilités de désinformation médiatique. Des plateformes comme Facebook, Instagram et Twitter multiplient les fausses informations en quelques secondes. 

Maurice Lemoine. Photo AD

André Scheer, spécialiste de l’Amérique latine et ancien correspondant du quotidien Junge Welt en Allemagne, a montré, à l’exemple de Cuba, comment Twitter et Instagram sont utilisés de manière ciblée pour déstabiliser les gouvernements. Il s’est concentré sur la propagande médiatique contre Cuba en commençant par les chiffres actualisés payés par les contribuables des Etats Unis rien que pour porter atteinte à l’image de cette petite île qui dérange  : 

800 millions de dollars par an, c’est le budget annuel  alloué par le congrès nord-américain à des médias anti-cubains  !

Entre autres, Radio Swan, station gérée par la CIA dans les années 60 pour préparer l’invasion de la baie des Cochons. La station provenait de «Radio Free Europe  ». Elle propageait par exemple l’information selon laquelle le gouvernement cubain voulait enlever les enfants à leur parents, action secrète des USA et de l’Eglise catholique («  Opération Peter Pan  »), avec le résultat que 14’000 enfants furent envoyés aux Etats Unis, mais qui en même temps refusaient de donner des visas aux parents. 

Mentionnons aussi Radio/TV Marti, lancée en 1985, complétée entre-temps par le site interne Marti Noticias, qui usurpe du nom du héro national José Marti pour tenter d’influencer l’île depuis les USA. Il y a aussi les médias sociaux  : En 2018, le Miami New Times rapporta que le gouvernement des Etats-Unis recrutait des Cubains pour qu’ils diffusent des contenus crées par le gouvernement des Etats Unis sur des pages Facebook «  privées  ». 

Alors que Twitter en particulier permet de diffuser librement des appels à la rébellion contre le gouvernement cubain, le réseau a bloqué en 2019 les canaux de Granma  , Juventud Rebelde  , TV Cubana  et d’autres médias cubains en plein milieu d’un discours important donné par le président Diaz-Canel.  

Rappelons-nous aussi des offres alléchantes qui circulaient en 2020 sur la toile offrant jusqu’à 5000 US dollars à toute personne qui mettrait en scène et documenterait une «  rébellion  » à Cuba ou qui mettrait le feu à une voiture de police ou un magasin de devises,  en filmant le tout.  A ce sujet, cf.  les budgets officiellement publiés par la NED

Autre exemple  : Le hashtag  #SOS Cuba qui génère tout les 5’’ un tweet anti-cubain avec des faux comptes, depuis l’Espagne: 

En 2021, #SOS Cuba s’est répandu sur Twitter plus de 2 millions de fois pour critiquer la gestion de la pandémie par les autorités cubaines. 

Rajoutons à ceci  La face cachée des reporters sans frontières de Maxime Vivas, qui se lit comme un polar. On y découvre par exemple que Reporters sans frontières (RSF) n’utilise que 7% de son budget annuel pour la défense de journalistes, le reste étant absorbé par des frais de fonctionnement… et bien sûr on y découvre des financements de RSF par la NED et la CIA, qui servaient, entre autres à Robert Ménard, son ancien secrétaire général,  à recruter un réseau d’une centaine de «  journalistes indépendants  » dans l’île rebelle, (dont à peine 2 avaient un diplôme de journalisme). Ménard leur offrait un ordinateur portable et un salaire mensuel très attractif. Il mettait à leur tête le fameux «  dissident  » Nestor Baguer qui est ainsi devenu «  chef de l’opposition  », financée par RSF (- à leur tour financés par la NED et USAID).  Ménard lui dictait pendant plusieurs années ce que son équipe devait écrire –  avant de découvrir qu’il s’agissait en réalité de l’agent secret de la sécurité cubaine Octavio –  …seulement le mal était déjà fait dans nos médias et aucun rectificatif n’a jamais été publié en Europe.  

André Scheer nous cite aussi  des exemples récents de fake news propulsées des milliers de fois avec des faux comptes sur les réseaux sociaux. Nous avons par exemple la photo avec Raul Castro sortant d’un avion, sous-titré  : «Fuite de Raul Castro au Venezuela, il arrive à 11.37 aujourd’hui, 11 juillet 2021», alors qu’il s’agit de son arrivée au sommet du CELAC en 2015 au Costa Rica.

Lors de la campagne Twitter lancée depuis l’extérieur contre Cuba invitant la population cubaine à descendre dans la rue en juillet 2021, des milliers de tweets ont été diffusés à la seconde à l’aide de « bots ». Des images utilisées comme « preuve » de prétendues manifestations de masse à La Havane ou ce tweet du 5 octobre 2022 «  Journée historique au Malécon de la Havanne –  le peuple proteste  » n’était rien d’autre qu’une photo d’une manifestation de 2011 –  en Egypte  !

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One Response to “Quand la manipulation de l’opinion biaise l’information dans les conflits armés (2)”

  1. Dominique Olgiati 9 janvier 2023 at 10:24 #

    Encore un autre MERCI mais quel écœurement devant ces falsifications de photos et de faits !
    Cela me rappelle une exposition sur ce thème à Berne, les mauvais exemples remontent loin, à la 2ème guerre mondiale…

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