« Ce qui se passe est un massacre entre Péruviens » (1/2)


PAR PIERRE ROTTET, à Lima

Si le gouvernement péruvien et le Congrès pensaient s’en tirer avec une contestation qui s’en irait mourir, essoufflée par les fêtes de fin d’année, ils viennent une fois de plus, l’un et l’autre, de se tromper. Et une fois de plus dramatiquement: La journée de lundi, à Juliaca, près de Puno, à fait une vingtaine de morts, la plupart tués par balles réelles tirées par les forces dites de l’ordre. Un policier à lui aussi succombé. Malgré l’onde de choc, l’opposition irréductible, congressistes et gouvernement demeurent sourds à tout dialogue, alors que l’on déplorait mercredi une première victime à Cusco.

Mardi dans la soirée, la procureur de la nation, Liz Patricia Benavides Vargas, annonçait l’ouverture d’une enquête préliminaire contre la présidente Boluarte, le titulaire de la présidence du congrès, Alberto Otàrola et contre les ministres de l’intérieur et de la défense, respectivement Victor Rojas et Jorge Chàvez, pour délits de génocide, homicides qualifiés et lésions graves.

La nouvelle n’est pour l’heure que peu commentée. Les victimes présentent en effet des blessures par balles, a confirmé un responsable de l’hôpital Carlos Monge de Juliaca où elles ont été emmenées. Les affrontements ont éclaté alors que les manifestants tentaient d’envahir l’aéroport de Juliaca, situé à environ 1’300 km au sud de Lima. Ces nouveaux décès portent à au moins 46 personnes – selon un décompte officiel -, le nombre de personnes mortes au cours des manifestations antigouvernementales en près d’un mois de protestations au Pérou, pays plongé dans une grave crise institutionnelle et politique.

« Ce qui se déroule est un massacre entre Péruviens », s’est exclamé le maire de Juliaca, Oscar Caceres. Les manifestants réclament la démission de Dina Boluarte, arrivée à la tête du pays après la destitution en décembre du socialiste Pedro Castillo. Ils exigent aussi, outre la libération de l’ex-président Castillo, en prison préventive pour 18 mois, un nouveau parlement et la tenue immédiate d’élections, déjà avancées de 2026 à avril 2024.

La présidente demeure silencieuse face au massacre d’une population majoritairement « campesina » et de langue quechua ou aymar. Un gouvernement usurpateur et le parlement ont donc choisi de se retrancher en faisant le choix de la répression meurtrière. Pour venir à bout du soulèvement de cet autre Pérou de la Sierra, des Andes péruviennes. Sans imaginer un instant qu’il pourrait bien y avoir un côté irréversible, en l’absence d’importantes concessions, dans cette rébellion indigène. Tout au plus le gouvernement s’est-il manifesté en décrétant un couvre-feu de trois jours à Puno. Que personne ne prend au sérieux du reste.

L’éditorialiste du quotidien limeño « La Républica » n’hésite pas – chose rare dans la presse péruvienne et surtout télévisuelle en ce moment – à co-responsabiliser le gouvernement et le congrès. «Il existe des conditions régionales expliquant la rébellion qui se développe dans les villes et villages de la région de Puno, notamment, écrit-il, en ce mardi 10 janvier. Une protestation qui donne un caractère unique aux revendications des manifestations. En premier lieu, le désintérêt historique des gouvernements antérieurs du Pérou qui n’ont rien fait pour le développement de ces régions ».

Une population ostracisée depuis bien longtemps. Victime en effet de l’indifférence voire du mépris des pouvoirs de décision politique et économique basés exclusivement à Lima. Au point qu’aujourd’hui, dans certains milieux judiciaires et autres milieux politiques, on se met à qualifier les manifestants de terroristes, en menaçant de les juger comme tels.

Pour nombre d’observateurs, le Pérou politique a perdu tout sens de la mesure, avec des décisions à l’emporte-pièce. « On massacre la démocratie, le droit de manifester, comme le fait la majorité de la presse actuellement. Télévisuelle principalement. Des médias, par le biais de pseudo-reportages, procèdent à de la manipulation, en qualifiant d’ennemis du Pérou ceux qui manifestent ; en n’hésitant pas à amalgamer les leaders de cette rébellion et le terrorisme, voire plus simplement et plus commodément, les narco-trafiquants.

Pour ces mêmes leaders de la rébellion, dont les TV sélectionnent soigneusement des extraits de discours sortis de leur contexte, histoire de les délégitimer aux yeux du grand public, il ne fait pas de doute que le même gouvernement tente d’emboîter le pas aux TV et à cette presse partisane. Pseudo-presse, chose dont le Pérou n’a pas l’exclusivité !

Quant au journaliste indépendant César Hildebrandt, il tire de manière provocatrice sur la présidente Boluarte : « Si tu ne veux pas le dialogue, si ta manière de faire de la politique est de tirer des balles, alors tu dois t’en aller….».

Nul ne s’étonne dès lors du chaos politique que vit le Pérou depuis plus de 18 mois, depuis la prise de pouvoir du président dit de gauche, Pedro Castillo. Un président que les élites politiques et économiques n’ont jamais laissé travaillé. Le 7 décembre dernier, elles parvenaient à leur fin avec le départ de Castillo.

Nul ne s’étonne des incompréhensions, intolérances et ignorances qui prédominent parmi les différents acteurs socio-culturels de la société péruvienne. Surtout lorsque tout est mis volontairement en oeuvre pour marginaliser les particularismes régionaux en dépit des discours officiels sur l’inclusion qui ne dupent pas grand monde. C’est au contraire de l’exclusion du peuple de cet autre Pérou dont il convient de parler, en particulier depuis l’indépendance du pays, il y a deux siècles.

Dans cette société, en effet, les inégalités et les discriminations règnent en maître. Parce que les privilèges ne se partagent pas pour celles et ceux qui ne reconnaîtront jamais le monde indigène. Une identité collective historique, culturelle et linguistique très en danger mais néanmoins conservée à ce jour, en dépit des vents contraires.

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