Quand la manipulation de l’opinion biaise l’information dans les conflits armés (5/5)


Le rôle des médias dans les conflits armés. Quels médias pour la paix? Tels ont été les thèmes du colloque organisé les 15 et 16 octobre 2022 à Soleure sous l’égide des mouvements GIPRI, Alba Suiza, Schweizerische Friedensbewegung et de l’Association Suisse-Cuba. Une brochette de dix géopoliticiennes et géopoliticiens documentés ont esquissé pour la centaine de personnes présentes le décor médiatique et géopolitique actuel. Au centre du débat: la désinformation ciblée par la presse, la télévision, la radio, les médias numériques et les réseaux sociaux au service du capital financier et du complexe militaro-industriel. Lire aussi la chronique précédente sur le même sujet.

Karin Leukefeld , journaliste allemande, correspondante au Proche et Moyen-Orient où elle travaille et vit a souligné les dangers du journalisme citoyen en prenant l’exemple de l’attaque au gaz toxique prétendument perpétrée par l’armée syrienne à Douma, à l’est de Damas, en avril 2018. Comme Tim Anderson que l’auteur de ces lignes a eu la chance de rencontrer à Damas en 2019, elle avance que les trois pays occidentaux ayant le droit de veto à l’ONU, à savoir les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, ont lancé une « attaque de représailles » contre la Syrie sans décision du Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui a coûté la vie à de nombreuses personnes. L’équipe d’experts de l’OIAC s’est retrouvée à Beyrouth, interdite de se rendre en Syrie « pour des raisons de sécurité » en raison des frappes aériennes. Ni les Etats-Unis, ni la Grande-Bretagne, ni la France n’ont été attaqués par la Syrie – une violation massive de la Charte de l’ONU.

Leukefeld nous illustre le glissement du rôle des médias dans les conflits armés et les instruments de propagande unilatérale de guerre. Elle nous dresse un historique de ces reportages en commençant par la Première Guerre mondiale :

A l’époque, il y avait la radio, les journaux, les lettres, le téléphone, on filmait et photographiait (ce qu’on appelle aujourd’hui le « embedded journalism ») avec des témoins oculaires qui ont ramené des images cachées dans leurs vêtements.

Après 1945 les reportages, en particulier sur les guerres, devinrent un commerce… Une étude a montré qu’environ 5100 journalistes de 64 pays ont séjourné au Vietnam. Pendant l’offensive nord-vietnamienne du Têt, ils étaient environ 600. Lors de la chute de Saigon le 30 avril 1975, ils n’étaient plus qu’une centaine. Les images de la guerre du Vietnam ont été diffusées sur les téléviseurs, on a même parlé d’une « guerre de salon ».

Ces images et rapports sur les actions des troupes nord-américaines au Vietnam ont provoqué des protestations si massives, surtout aux États-Unis, que le gouvernement américain a finalement dû retirer ses troupes. Par la suite une grande partie de ce qui s’est passé dans les guerres de libération nationale en Afrique, en Amérique latine et en Asie n’a pas été rapportée par les médias, pour la plupart contrôlés et orientés par l’Occident. Les informations arrivaient généralement par le biais de groupes de la société civile, de comités de soutien ou d’églises. Et ceux-ci avaient à leur tour leurs propres intérêts qui influençaient l’information.

Après la dissolution de l’Union soviétique (1991), le développement technique a de nouveau fait un bond en avant :

Lors de la deuxième guerre du Golfe en 1990/91, une transmission directe du bombardement de Bagdad a eu lieu sur CNN, sinon la plupart des images de cette guerre ont été produites et contrôlées par l’armée américaine et des agences de relations publiques.

Lors des guerres du Kosovo et de Yougoslavie à la fin des années 1990, des appareils de photos numériques ont été utilisés, dont les images pouvaient être transmises presque instantanément. Mais comme la connexion Internet était encore faible sur le terrain, le transfert de trois photos prenait parfois une nuit.

Lors de la guerre (de l’Irak en 2003) ils pouvaient désormais transmettre leurs données – c’est-à-dire des photos et des reportages – de n’importe où dans le monde.

Aujourd’hui, des milliers de satellites tournent autour du monde, les groupes armés dans les zones de guerre sont équipés de technologies numériques, à commencer par les smartphones.

Ce qui a d’abord été salué comme une conquête pour la communication mondiale est utilisé et instrumentalisé – à des fins propres – non seulement par les journalistes, mais aussi par les acteurs des guerres, y compris par les services secrets :

A titre d’exemple, je voudrais simplement mentionner le logiciel d’espionnage Pegasus, développé en Israël. En janvier 2022, on a appris que ce logiciel d’espionnage israélien avait été découvert au Liban sur des centaines de téléphones d’hommes politiques, de journalistes et d’acteurs de la société civile.

Le contexte fait défaut

Ces « questions en W » (Qui ? Quoi ? Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? D’où ? Quelles sources ?) devraient toujours être posées dans différentes directions, aux différents acteurs d’un conflit.

Leukefeld dénonce le fait qu’aujourd’hui, tout doit aller vite, que la rapidité ouvre la porte à la propagande. L’‘actualité’ ne rend pas une information ou un rapport plus sérieux. La rapidité est donc un inconvénient, tout comme les ‘journalistes citoyens’. Leur identité et leur emplacement restent généralement flous.

Avec les « printemps arabe » relayés sur Facebook, Twitter, TikTok, Telegram, les rédactions de la presse écrite, de la radio et de la télévision ont commencé à reprendre de tels messages et à veiller à leur diffusion. Un événement paraît ainsi actuel et authentique. Nous pouvons affirmer avec certitude que les informations sur la guerre en Ukraine qui parviennent aux rédactions et au public ne correspondent pas aux normes journalistiques initiales.

En tant que journaliste, je travaille depuis plus de 20 ans dans des zones de guerre et de crise de ce que l’on appelle le « Proche » et le Moyen-Orient. C’est un terme politique. Durant cette période, de nouvelles chaînes de télévision d’envergure mondiale ont vu le jour, comme Russia Today, TeleSur, CCTVde Chine ou Al Mayadeen du Liban. Elles se distinguent dans leur perspective à propos des événements des chaînes à dominante occidentale comme la BBC, CNN, ABC, France 24 ou Deutsche Welle (je rajouterais Al Jazzera). Cette perspective était et reste aujourd’hui encore importante pour mon travail.

La « guerre contre la terreur » a manipulé et instrumentalisé les gouvernements, les entreprises, les médias, les organisations humanitaires, la culture, l’éducation et la justice – cette guerre a tout simplement infiltré tous les domaines de la vie sociale.

Les articles des mass-médias se réfèrent à des dépêches d’agences telles que l’AFP, l’AP, Reuters, DPA – qui ont toutes leur siège dans les capitales occidentales. Les médias d’autres parties du monde sont à peine perçus et, lorsqu’ils le sont – comme ceux de Russie ou de Chine – ils sont présentés comme « dirigés ». Ou ils sont même interdits.

Ne pas se laisser intimider

« Je voulais construire des ponts – et je suis devenue une correspondante de guerre! « , déplore Karin Leukefeld. Les règles qu’elle s’est imposée en tant que journaliste indépendante :

Lire, communiquer, poser des questions, écouter, demander, regarder et toujours tout vérifier, autant que possible. Ensuite faire un rapport et surtout: ne pas se laisser intimider.

Karin Leukefeld. Photo DR

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