« Vous osez parler d’Indios et non d’êtres humains au Pérou »


PAR PIERRE ROTTET, Lima

Des dizaines de milliers d’hommes et de femmes, venus de l’ensemble du territoire péruvien, ont convergé jeudi 19 janvier 2023 vers la capitale, Lima, dans le cadre de la « Marche Nationale ». Ils exigent notamment de nouvelles élections et le balayage du congrès. Deux, voire trois nouvelles personnes, sont décédées entre mercredi et jeudi.

Jeudi, un homme a en effet trouvé la mort dans la région d’Arequipa, dans le sud du Pérou. Mercredi, une femme de 51 ans, enceinte, a payé elle aussi de sa vie le blocage de la « Panamericana Norte », dans le Département de La Libertad, au nord du Pérou, a-t-on confirmé.

Dans ce contexte de vide politique, dans la même soirée, alors que les manifestations s’étendaient non seulement à Lima, mais aussi à l’ensemble du Pérou, et alors que les affrontements ont à ce jour causé la mort de plus de 50 personnes et fait des centaines de blessés, que le pays est de moins en moins sous contrôle, voire plus du tout, la présidente Boluarte est intervenue à la télévision. Pour écarter toute idée de démission de sa part et de son gouvernement. « Je serai inflexible », a-t-elle déclaré, fébrile. « Ni moi ni le congrès ne démissionnerons. Nous sommes plus unis que jamais ». Et d’assurer : «La situation est sous contrôle ».

Pas certain que les Péruviens lui donnent du crédit sur ce point… Ni sur le reste ! Surtout que police et militaires semblaient reculer et être dépassés jeudi dans la soirée sous la pression de la foule et que les médias télévisuels, toujours aussi peu critiques, parlaient déjà de vandalisme, sans nuance, mais avec des images tronquées le plus souvent. Cela à 22h30.

De violents affrontements entre manifestants, police nationale et militaires se poursuivaient en effet au moment du discours de Dina Boluarte à Lima, avec jets de pierre, coups de bâton et retour à l’envoyeur des gaz lacrymogènes. Et même corps à corps, entre manifestants et boucliers derrière lesquels se retranchent les policiers. Des incendies dans le vieux Lima sont signalés, dont un a détruit une ancienne bâtisse. L’affrontement pourrait bien vite dégénérer.

Un manifestant s’inquiète en criant à qui veut bien l’entendre que des policiers en civil se sont infiltrés au milieu des manifestants, semant violence et chaos pour discréditer et justifier l’intervention musclée des forces dites de l’ordre. Selon un témoignage recueilli par infoméduse dans la soirée, des voisins proches de l’incendie d’une vieille demeure, proche de la Plaza San Martin, accusent la police d’être à l’origine de ce sinistre. Une accusation reprise par les marcheurs, selon une autre source.

Quoi qu’il en soit, cette pratique de l’infiltration ressemble à une tactique bien connue ailleurs, sous toutes les latitudes de ce monde. Y compris en France, notamment. Surtout, la rébellion déborde désormais du centre historique de Lima pour atteindre le poumon des affaires de la capitale, San Isidro, ainsi que le district touristique de Miraflores.

Venue de l’ensemble du Pérou, de la Sierra, des Andes, en particulier de Puno et de Cusco, centre névralgique de la rebellion, la marche de la colère des paysans, des indigènes péruviens, dirigeants communaux, syndicalistes, et désormais étudiants, représentatifs de la costa, de la selva, de cet autre Pérou, invisible et silencieux jusqu’à ces deux dernières années, n’est pas prête de s’arrêter. Ce que la présidente Boluarte, en particulier, son gouvernement et le congrès s’entêtent à ne pas comprendre. Son discours en cette soirée est éloquent. Mais surtout inaudible pour les Péruviens conscients que cette présidente et son cabinet ministériel ne maîtrisent plus rien. Déconnectés totalement de la réalité, ce vent de « dégagisme » que le peuple souffle depuis plusieurs semaines.

D’autant qu’un autre vent de révolte s’est levé avec la mobilisation, des étudiants et universitaires péruviens, désormais. L’Université de San Marcos, à Lima, haut lieu de la contestation, est en effet occupée depuis plusieurs jours et accueille les marcheurs en provenance des provinces. Jeudi soir, les étudiants de San Marcos contrôlaient toujours l’Université.

Depuis plusieurs jours, quelques quartiers de Lima, y compris Miraflores, dont le maire disait de ses compatriotes entassés dans les bidonvilles des collines avoisinantes qu’ils étaient sans éducation et qu’ils n’apportaient dans les belles avenues de son district que « saleté et détritus », connaissent des frémissements de manifestations, visibles en journée sur les avenues et les parcs publics. Il s’agit de marcheurs qui étaient parvenus à détourner le contrôle exercé dans le vieux Lima par les rambos de l’armée et de la police nationale en armes, qui font barrage à tout mouvement, munis de leurs visières et de leurs impressionnants boucliers.

Combien étaient-ils, les manifestants, en cette soirée du 19 janvier dans les rues et avenues de la capitale: 10’000? 20’000? Le double? Combien étaient-ils, ces étudiants, agriculteurs, dirigeants de communes ou syndicaux du pays, femmes et hommes dont les uniques «armes» sont les calicots ainsi que leur voix, celle de la colère. Ils tentent de se faire entendre par un gouvernement et une présidente sourds à la clameur de la rue. Impossible à chiffrer. Sauf par qui a intérêt à minimiser l’impact de la marche. Comme à leur habitude d’ailleurs, les médias inféodés au pouvoir et aux milieux économiques ainsi que le gouvernement, tentent de minimiser l’impressionnante participation à cette marche. Le Pérou n’ayant à ce sujet nullement l’apanage de ce genre de discrédit puéril…

Frappante en tout cas est l’importance du dispositif des forces déployées, militaires et police nationale, harnachés et armés comme pour aller à la guerre. Plus de 10’000, sans doute dans la seule ville de Lima.

Mercredi, à la veille de cette nouvelle journée de protestations, Dina Boluarte lançait un énième appel au calme, devant les micros et les caméras d’une nuée de journalistes, suffisamment complaisants pour ne pas poser trop de questions. Embarrassantes, s’entend…

Repenti, l’ex-patron de la DINI, les services spéciaux de très mauvaise réputation depuis la dictature de Fujimori et son bras-droit Montesino, surnommé le Raspoutine péruvien? Toujours est-il qu’il a osé mettre les points sur les  i »: «Dire que nous avons affaire à une insurrection terroriste est une stupidité ». Il a été licencié depuis par Dina Boluarte.

Dans un terrible réquisitoire qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux, Susana Baca, une icône de la musique au Pérou et en Amérique latine, péruvienne elle-même, s’adresse directement à la présidente Boluarte. Apportant ainsi son soutien aux marcheurs et contestataires. Chanteuse, compositrice, trois fois récompensée aux « Premios Grammy Latinos, figure clé du folklore latino-américain et ex-ministre de la culture en 2011, Susana Baca est une icône. Son attaque frontale contre la présidente Boluarte n’en prend que plus d’ampleur:  « 

Vous violentez mon pays ; vous imposez par la force votre pouvoir en ignorant la volonté démocratique clairement exprimée par les citoyens ; vous… si éloignée du peuple, étrangère à notre histoire et à notre culture ; vous osez parler d’Indios et non d’êtres humains à propos du peuple indigène de ce pays ».

Avec cette mise en garde: il faudra bien un jour payer l’addition pour les vies, les victimes de la force. Les injustices.

Susana Baca. Photo DR

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