Livres – Plaidoyer pour un nouveau populisme de gauche


PAR PIERRE JEANNERET

Il est rare de nos jours qu’un essai politique ait une telle profondeur. Certes, la lecture de ce livre est exigeante, bien qu’il soit rédigé dans une langue à la fois précise et élégante. Cela ne surprend cependant pas, venant de Jean-Marie Meilland, collaborateur de longue date de Gauchebdo, et aujourd’hui de la Voix Populaire. Philosophe de formation, celui-ci ne se situe pas dans les cimes éthérées, il analyse des problèmes concrets de la société. Les thèses qu’il défend, parfois hétérodoxes par rapport à un discours convenu de la gauche, voire provocatrices aux yeux de certains, sont là pour susciter le débat.

En gros, Meilland soutient l’idée que les politiciens sont trop souvent froids, technocratiques, manquant d’affectivité et d’empathie envers les hommes et les femmes qui constituent « le peuple ». Il prône donc la naissance d’un nouveau populisme de gauche. Sans doute le terme lui-même suscite-t-il la méfiance et peut-il être dévoyé. Ce que montre l’auteur dans une brillante première partie historique, où il parle de quelques dirigeants dont le populisme s’est accompagné d’une véritable paranoïa meurtrière. Si la psychanalyse n’explique pas tout, les enfances douloureuses d’Henri VIII d’Angleterre, de Staline ou d’Hitler contribuent à comprendre comment leur haine de soi a pu se retourner contre les autres et aboutir au crime de masse. Ces dirigeants ont par ailleurs souillé le concept de populisme.

Jean-Marie Meilland donne deux contre-exemples. D’abord celui du président F. D. Roosevelt qui a su, par ses fameuses causeries radiophoniques « au coin du feu », toucher le coeur du peuple étasunien plongé dans la Grande Crise économique et lui redonner de l’espoir. Autre exemple d’un populisme dans le sens positif du terme, celui du Parti communiste français des années 1930 à 1970, qui comptait jusqu’à 700’000 adhérents, représentait 20 à 30% des électeurs et électrices, constituait une véritable « famille », cultivait de chaleureuses relations de solidarité, défendait les intérêts des masses ouvrières et élevait le niveau culturel de ses membres. L’auteur n’est cependant pas dupe concernant une certaine idéalisation du PCF…

Il invite par ailleurs à ne pas mésestimer le rôle des tribuns, dans le sens des « tribuns de la plèbe » de la Rome antique, comme les frères Gracques. On constate en effet que les révoltes populaires sans chefs charismatiques – à l’instar du mouvement des Gilets jaunes auxquels vont pourtant ses sympathies – aboutissent rarement.

Surtout, Jean-Marie Meilland plaide pour une meilleure écoute des milieux populaires par les partis de gauche, tenant compte de ses inquiétudes, certes parfois fantasmées, mais légitimes, face par exemple au risque d’afflux de travailleurs étrangers, ou à l’islamisme. Il ne suffit donc pas d’opposer à ces dernières un discours condescendant, voire méprisant. Il est en effet facile aux « bobos de gauche », sans soucis économiques, d’adopter une attitude internationaliste généreuse, souvent moralisatrice, et de donner des leçons d’humanité à des gens qui sont dans le besoin. Face à la question des migrants et au comportement provocateur d’une minorité d’entre eux, « les politiciens de gauche ne peuvent plus continuer de se mettre un bâillon sur la bouche par peur de passer pour des pestiférés accusés de sympathies racistes. » Cela au risque de jeter les classes populaires dans les bras des populistes de droite xénophobes.

Meilland estime en outre – et nous partageons son opinion – que les dirigeants de la gauche mettent par trop l’accent sur les combats sociétaux et non sociaux : « les luttes LGBT, tout comme les luttes antiracistes, possèdent souvent ce caractère d’oubli ou de mise entre parenthèses de la question sociale », relativisée « au profit de luttes sectorielles en faveur de composantes plus ou moins importantes de la société ». Il faut comprendre par exemple que la crispation sur une application tatillonne de l’écriture inclusive est moins importante pour l’ensemble de la population que l’augmentation du coût des assurances-maladie et du prix des denrées alimentaires ! Quant aux luttes environnementales, certes indispensables et légitimes, elles doivent tenir compte des conséquences financières de certaines propositions. Rappelons-nous que les Gilets jaunes sont nés de l’introduction d’une taxe sur l’essence, difficile à supporter pour des ouvriers « de province », qui doivent souvent faire de longs trajets pour rejoindre l’usine. En tenant compte de ces préoccupations, « l’écologie portera aussi des couleurs populaires, elle ne sera plus seulement une écologie conçue d’en haut, par des privilégiés et pour des privilégiés ».

On l’a compris : Meilland ne méprise ni ne condamne nullement les luttes évoquées ci-dessus. Il appelle seulement de ses vœux la naissance d’une gauche rassembleuse, qui ne se perde pas dans de multiples combats sociétaux sectoriels, mais qui réunirait ouvriers, employés, petits patrons, commerçants, agriculteurs, croyants et non-croyants. On notera que c’était déjà l’ambition d’André Muret (un tribun lui aussi) et du POP vaudois dès sa fondation en 1943 ! Pour revenir au thème majeur du livre, « c’est à la gauche qu’il reviendrait de développer une politique des sentiments » qui ne cultive pas ce qu’il y a de négatif, « ressentiment, hostilité, intolérance » débouchant sur un repli stérile, mais « une politique des sentiments fondée sur ce qu’ils ont de positif (indignation, révolte, espoir, enthousiasme, solidarité) ».

Sans doute les thèses défendues dans ce livre courageux choqueront-elles certains lecteurs et lectrices et provoqueront-elles même des réactions hostiles, ce qui serait regrettable car, répétons-le, son but est d’amener le débat.

Jean-Marie Meilland, « La politique des sentiments. Plaidoyer pour un vrai populisme de gauche », Martigny, Jean-Marie Meilland, 2022, 261 p.

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