Pourquoi Macron ne veut pas battre en retraite


PAR YANN LE HOUELLEUR, dans la région parisienne

Ce chiffre « hautement » symbolique allait-il être atteint ? Deux millions de manifestants dans les rues des villes (et même) villages de France : c’est bien ce dont rêvaient les organisations syndicales qui ont appelé la population à défier Emmanuel Macron, lequel s’obstine à vouloir de toute urgence réformer le très complexe dossier des retraites. Et ce pari des deux millions de manifestants a bel et bien été remporté le vendredi 19 janvier. Dans un pays où la répression contre les Gilets jaunes a été implacable, les citoyens n’osaient plus trop protester à l’air libre… C’est comme si toutes les frustrations et humiliations subies par une France toujours plus méprisée par l’exécutif s’étaient soudain cristallisées autour d’un sujet que par ailleurs le citoyen lambda maîtrise si mal. En l’occurrence, la retraite.

FRONT COMMUN ENTRE LES SYNDICATS / Mais sans doute l’insaisissable Macron avait-il senti le vent tourner en sa défaveur, à tel point qu’aux frais du contribuable il avait emmené, ce vendredi 19, une quinzaine de ses ministres pour une petite « fiesta » à Madrid, en réalité la signature de traités de coopération avec leurs homologues espagnols. Traiter ses opposants par le mépris, c’est devenu la marque de fabrique de celui qu’on surnomme avec toujours plus d’ironie « le Mozart de la finance ».
En vérité, une levée aussi hypothétique de boucliers dans les rues de France eut été impossible sans un improbable front commun entre les syndicats dont les deux plus important, la CGT (vassal du Parti communiste) et la CFDT (considérée comme réformiste) se livrent une concurrence féroce. Cette fois-ci, la CFDT, plutôt que de jouer en solo, a accepté de défiler aux côtés de son adversaire. Car trop de lignes rouges avaient été franchies par le gouvernement qui lors de négociations tendues n’a démontré que très peu de flexibilité. Au lieu de considérer qu’il fallait peut-être épousseter le régime un peu poussiéreux de retraites et revenir sur des aspects comptables jugés trop dogmatiques, Emmanuel Macron a donné l’impression, comme tant de fois, de céder aux injonctions de Bruxelles qui ne jure que par son pacte de stabilité. Or, la France, en proie à un déficit de ses comptes publics sans précédent, doit donner des gages de « loyauté » à la communauté européenne en rognant dans certaines dépenses.

UN MINISTRE SI TECHNOCRATIQUE / Seul un ministre important, le jeune Olivier Dussopt, en charge du Travail, était resté à Paris au cas où… Et ce fut sur le plateau de BFM-TV qu’en soirée, sitôt les chiffres impressionnants des manifestations proclamés, il fut convié à tailler une bavette avec une brochette de syndicalistes, militants, salariés, patrons, etc. Or, ce technocrate fut réduit à se raccrocher à une litanie de chiffres : « Ces dernières années, le déficit (du régime général des retraites) a été minimal mais nous allons entrer dans les chiffres rouges avec un manque à gagner qui devrait être de 1,8 milliard d’euros cette année, pour atteindre 12,5 milliards en 2027. » Et lisant dans une hypothétique boule de cristal, le ministre a renchéri : « On atteindra 25 milliards d’euros de déficit en 2050… ».

Revenons sur ce mot « minimal » : interrogé par Sonia Mabrouk sur CNews, le jeune (28 ans) Jordan Bardella, président du Rassemblement national, a repris les propos du patron du Conseil d’orientation des retraites lors d’une audience à l’Assemblée nationale : « Le système est excédentaire et cela n’était jamais arrivé depuis 2008. Il n’a y a pas de dynamique incontrôlée des dépenses à l’horizon 2070… » Ceci dit, le Rassemblement National, qui ne porte pas les syndicats dans son cœur, a laissé à ses adhérents les choix de descendre dans la rue sans pour autant donner de consignes.

EFFONDREMENT DES TAUX DE FECONDITE / Ce qui met le plus les Français en colère est la solution miracle que vante Macon : faire reculer l’âge de départ de la retraite, parmi les plus bas en Europe. Au lieu de 62 ans actuellement, ce serait 65 ans, sous réserve d’une petite concession : pourquoi pas 64 ans pour faire mieux passer la pilule ? Comme dans tous les autres grands pays européens (dont l’Espagne), l’effondrement du taux de fécondité est mis en exergue pour expliquer les stupéfiants déséquilibres du système des retraites à venir.

Or, il fut un temps où plus de trois Français en activité cotisaient pour garantir la retraite d’un inactif. La situation, sur le papier, est évidemment intenable mais beaucoup soupçonnent Emmanuel Macron, révéré par le gratin de Davos et la finance internationale, de chercher à affaiblir le modèle actuel des retraites afin d’y introduire une certaine dose de privatisations… et il est un orfèvre en la matière.
En tout cas, moins d’un an après sa réélection, celui que les Français ont élu « faute de mieux », sans enthousiasme aucun, démontre qu’il gouverne pour une fraction assez réduite d’une France qui se portera toujours bien : la France des cadres, la France des employés du secteur public… et du privé, la France des bourgeois, la France des rentiers et celle des… retraités percevant au moins 2.500 euros de pension qui ont horreur du moindre frémissement dans les rues.

Selon l’économiste Philippe Murer, « seulement 15 % des habitants en France peuvent traverser le mois sans se heurter à des déconvenues. Avec un tel pourcentage, on est assez proche du nombre de Français qui ont voté en faveur de Macron dans l’espoir de voir masquées certaines réalités qui font mal. En quelque sorte, ils ont choisi la voie de la protection (que Macron est incapable d’accorder à tous, faute de moyens, fautes de ressources humaines crédibles dans son gouvernement) plutôt que celle du risque. Et ce n’est pas un hasard si la réforme des retraites a été choisie par Macron comme « la mère de toutes les réformes ». Ceux qui ont déferlé dans les rues le 19 janvier et qui manifesteront une fois de plus, le 31 janvier, ne sont pas ses électeurs…

ECROULEMENT DES INSTITUTIONS / La France est un immense Titanic qui prend l’eau de partout et dont le capitaine se montre peu apte à tenir le gouvernail. Le peuple français, parmi les plus impitoyablement taxés, est écœuré de constater que ses services publics se délitent à vue d’œil. Hôpital public, Education nationale, Justice et Police… toutes ces institutions prennent l’eau de partout, effectivement. Et la question que certains journalistes, plus culottés que d’autres, osent poser, se faisant l’écho des braves citoyens au bord de la crise de nerfs est : « Mais où s’en va, où s’évapore tout cet argent dont on nous saigne ? »

Emmanuel Macron, pour calmer les uns, pour acheter les autres, signe des chèques à n’en plus finir, des coups de pouce censés arrondir les angles dans des circonstances explosives. Par exemple, l’aide au payement des factures d’énergie. Cette politique de « la bienveillance feinte » est très critiquée car elle ne fait qu’alourdir l’endettement de la France … La dette publique ne cesse de battre des records historiques. Au troisième trimestre 2022, elle a ainsi atteint 2.956,8 milliards d’euros et elle s’apprête à dépasser les 3.000 milliards d’euros d’ici le début 2023 au plus tard. Depuis le début 2020, la dette publique a ainsi explosé de 581,9 milliards d’euros ! (source : magazine « Capital »).

La stratégie plutôt brouillonne et illisible d’Emmanuel Macron vise à masquer l’absence de toute planification et le refus de voir le monde tel qu’il est afin de dégager de surprenantes priorités, à commencer par la réforme des retraites qui pourrait attendre… et qui pourrait même faire l’objet d’un référendum si le président démontrait davantage de courage.

La priorité de Macron, ce serait plutôt, comme il l’avait dit au tout début de 2022, quelques mois avant sa réélection : « J’ai très envie d’emmerder les Français… ». Bien sûr, à l’époque il se faisait un plaisir d’injurier ses administrés non vaccinés contre la Covid. Mais en réalité, et ce n’est pas un hasard si la cote de popularité de M. Macron n’a jamais été aussi basse, il semblerait que ce président atypique passe une bonne partie de son temps non à chercher à résoudre les problèmes mais à compliquer la vie de ses concitoyens.

Photo Archives YLH

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One Response to “Pourquoi Macron ne veut pas battre en retraite”

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    Christian Lecerf 23 janvier 2023 at 12:21 #

    Oui, sauf que Macron a été réélu en annonçant la couleur avec un âge légal de départ à la retraite à 65 ans… ce qui est encore inférieur à la plupart de nos voisins européens.

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