Israël, cent trente mille fois non!


PAR ERAN SHAMGAR, TEL-AVIV

Binyamin Natanyahou, pour décrocher le poste de Premier ministre, a été obligé de faire une coalition avec les partis religieux et l’extrême droite de Smotrich et Ben Gvir. Même s’ils font partie de la coalition majoritaire, ces partis restent très minoritaires. Cependant, par la grâce de la proportionnelle intégrale, ils ont un pourvoir qui va bien au-delà de leur représentativité.

À l’instar de l’Angleterre et de la Nouvelle Zélande, Israël n’a pas de constitution, mais des lois fondamentales qui ne peuvent être modifiées qu’à la majorité absolue et c’est la Cour suprême qui se considère comme compétente en matière de contrôle de la constitutionnalité. Jusqu’à ce jour, les juges sont nommés selon un système qui leur permet l’indépendance de décision face au parlement. Ce gouvernement souhaite modifier cet équilibre en sa faveur en nommant un certain quota de juges qui leur permettrait de contourner les décisions ou veto de la Cour suprême en rabaissant à la majorité simple toute proposition de changement d’une des lois fondamentales.

Si tout le monde est d’accord pour que certaines compétences de la Cour suprême soient réajustées – son pouvoir, pour certains, est trop important. Il risque de devenir un « gouvernement des juges »… La proposition de la majorité actuelle laisse le parlement sans aucun contre-pouvoir et risque d’empiéter sur certains droits démocratiques.

Par exemple, selon la coalition en place, cela pourrait définir la répartition des budgets en faveur d’une population sur l’autre, remettre en cause les accords d’Oslo, risquer un déséquilibre entre religieux et laïcs ou encore une mise en cause des programmes scolaires. En dernière analyse, cela permettrait aussi à Binyamin Natanyahou de décrocher les différentes casseroles qu’il traîne depuis quelques années et qui sont à l’heure actuelle en cours de jugement. Ces modifications impacteraient négativement toutes les composantes de la population israélienne.

Il y a deux semaines, une première grande manifestation s’est tenue sur la place Habima, au centre de Tel-Aviv. Malgré la pluie, elle a rassemblé plus de quatre-vingt mille personnes de tous âges et de toutes origines sociales. Pour une société souvent résiliente, cela représente un nombre très important mobilisé contre un projet qu’elle ne souhaite pas et pour laquelle elle n’a pas voté. Ce consensus est extraordinairement significatif au vu d’une population qui ne trouve en général un consensus qu’en temps de guerre. Aucune personnalité politique, aucun parti, aucun syndicat n’a été invité à cette première manifestation. Ce rassemblement est réellement populaire dans le bon sens du terme, c’est-à-dire, à l’exception des extrêmes, toutes les strates de la population et toutes les générations étaient représentées. En voiture, par bus, par train ou à pied, les gens sont arrivés de tout le pays. Beaucoup tenaient à la main le drapeau national pour marquer qu’Israël c’est tout d’abord leur pays et non pas celui de partis politiques ou de quelques cadors.

Natanyahou qui s’accroche à tout prix au pouvoir est le principal responsable de cette situation. Pris entre une gouvernance responsable et celle des partis de sa propre coalition – dont dépend sa survie politique – il doit continuellement temporiser, obligé d’annuler les unes après les autres des décisions prises la veille par des ministres de sa coalition qui souhaitent imposer leurs propres agendas. Par exemple, il a fait évacuer manu militari des constructions illégales contre l’avis de ses deux ministres d’extrême droite, Smotritch et Ben Gvir.

Le samedi soir suivant, plus de 130 000 personnes de tous bords politiques, droite traditionnelle comprise, se sont à nouveau rassemblées, tranquilles mais déterminées à Tel-Aviv. Parmi les participants se trouvaient d’anciens chefs d’état-major, des personnalités de la Hight Tech, du monde économique et de l’opposition qui ont tenu à participer comme simples citoyens. Même des « barons » du Likoud comme Dan Meridor, ancien ministre du Likoud (parti de Natanyahou), ont tenu à se démarquer d’une proposition de loi qui rendrait le parlement tout puissant.

D’autres villes importantes ont suivi avec des milliers de manifestants : Haïfa au nord du pays, Beer-Sheva au sud , Herzliya ville qui concentre une partie de la  Hight Tech israélienne et Jérusalem. La capitale a vu des milliers de manifestants se rassembler devant la maison présidentielle, déroulant une bande rouge pour indiquer symboliquement la ligne à ne pas dépasser.

Israël fait actuellement face à une crise structurelle importante : celle de la recherche d’un nouvel équilibre dans la répartition des pouvoirs. À cela vient s’ajouter le vieil antagonisme entre deux visions du pays qui se retrouvent périodiquement en opposition : les religieux orthodoxes qui deviennent de plus en plus sectaires et la société civile composée principalement de cette middle class très majoritaire qui a construit le pays et qui a de plus en plus de mal à supporter les dérives et les exigences de certains partis.

C’est en tout bien tout honneur que David Grossman, figure de la littérature israélienne qui a perdu un fils pendant la guerre du Liban, a tenu le discours en fin de cette manifestation qui ne sera certainement pas la dernière.

Place Habima, devant le théâtre national au centre de Tel-Aviv. Photo ES

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